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Les relations duelles posent des problèmes éthiques dans les petites collectivités

Par Astrid Van Den Broek

Été 2005, Vol 8 n°4

 

Vous êtes l’unique travailleuse sociale d’une petite collectivité rurale et votre superviseur vient de vous ordonner de retirer immédiatement deux enfants maltraités de leur foyer. Le piège? Ces enfants sont en fait votre nièce et votre neveu. Autre exemple, vous êtes la seule psychothérapeute de la ville et vous devez acheter une nouvelle voiture. Malheureusement, il n’y a que deux concessionnaires en ville et l’un d’eux est votre client. Vous ne pouvez pas expliquer à votre conjoint pourquoi vous ne pouvez pas acheter de voiture de ce concessionnaire, sous peine de rompre le secret professionnel. Mais si vous allez le voir, votre client pourrait se sentir obligé de vous accorder une remise spéciale.

Que feriez-vous ? Dans le premier cas, la travailleuse sociale a refusé d’intervenir chez son beau-frère et a été licenciée. Ces exemples reflètent le type de dilemmes dont Alison MacDonald, registraire associée au Collège des travailleurs sociaux de l'Alberta à Edmonton, entend parler à propos des collectivités petites ou isolées.

Dans les grandes villes comme Toronto, Halifax ou Vancouver, qui regorgent de professionnels de la santé et où l’anonymat est une caractéristique de la vie urbaine, de telles situations risquent moins de se produire ; le cas échéant, les professionnels de la santé disposent d’un code de déontologie contenant des directives claires sur les relations duelles avec les clients. Mais que faire lorsque vous êtes l’unique travailleur social, infirmière ou médecin d’une petite collectivité de 721 habitants comme Georgetown (Île-du-Prince-Édouard) ou même de 1 500 habitants comme Gravelbourg (Saskatchewan)? Dans les petites collectivités, la frontière séparant votre vie professionnelle de votre vie privée est très probablement moins claire que dans de plus grandes villes. Les relations duelles non sexuelles, ou même multiples, sont presque inévitables dans ces petites villes, où tout le monde se connaît. Les professionnels de la santé peuvent se retrouver dans une position délicate, devant uniquement compter sur leur propre jugement pour résoudre ce problème de limites personnelles, ou essayant de se conformer à un code de déontologie manifestement inapplicable dans les petites collectivités.

Quelles sont exactement ces règles déontologiques ? Mary Valentich, professeure émérite à la faculté de service social de l’Université de Calgary en Alberta, remarque que les relations sexuelles sont l’une des principales violations de l’éthique et que cette règle est commune à toutes les professions. Les autres règles déontologiques comprennent le respect de la confidentialité, la limite d’exercice dans son champ d'activité, l’interdiction de nuire et l’obligation de ne pas laisser des intérêts externes compromettre son jugement professionnel. Cependant, il existe des contradictions dans les codes de déontologie, non seulement entre les différentes professions, mais également entre les diverses régions du Canada. Selon Mary Valentich, « presque toutes les professions disposent d’un code de déontologie mais chacune en est à un stade de développement différent en ce qui concerne les limites dans les relations. Si la plupart des professions ont mis en place certaines règles déontologiques bien précises en ce qui concerne les relations sexuelles, il n’en est pas de même pour les relations non sexuelles ».

L’Ordre des travailleurs sociaux et des techniciens en travail social de l’Ontario définit ces relations non sexuelles, appelées relations duelles, comme « une situation où un membre de l’Ordre, en plus de ses relations professionnelles, entretient d’autres relations avec le client ». Cependant, dans les collectivités petites ou isolées, l’enchevêtrement des relations est habituel. Selon Debra Samek, travailleuse sociale affectée aux petites localités situées à proximité de Peace River, en Alberta, « dans les petites collectivités qui sont à la fois votre lieu de travail et de résidence, il y a de fortes chances que vous ayez un certain degré de relations sociales ou biologiques avec les autres personnes. La notion de séparer d’une manière ou d’une autre ce que vous apprenez dans votre bureau de ce que vous apprenez à l’extérieur devient presque impossible. Il est très compliqué de maintenir des limites personnelles à cause des multiples rôles que vous devez assumer avec diverses personnes. Les codes de déontologie abordent les relations duelles mais notre vie est constituée de relations multiples ».

En effet, les réseaux sociaux sont excellents pour les collectivités petites ou isolées ; on attend souvent des professionnels qu’ils intègrent ces réseaux et qu’ils deviennent des membres actifs de leur collectivité. « Les relations duelles peuvent certes être problématiques pour les professionnels de la santé mais elles sont perçues positivement dans les petites collectivités », affirme James Gripton, professeur émérite à la faculté de service social de l’Université de Calgary. Limiter les relations peut restreindre le milieu dans lequel travaillent – et vivent – les professionnels de la santé. Mais il est parfois très difficile – Debra Samek le sait bien – de concilier intégrité professionnelle et intégration dans la collectivité. Selon elle, « vous pouvez devenir l’une des personnes les plus détestées de la ville. Vous pouvez être perçu comme quelqu’un dont le travail consiste à retirer les enfants de leur foyer et vous retrouver dans un grand isolement ».

La bonne nouvelle est qu’il existe des moyens d’adapter les codes de déontologie standard aux petites collectivités – des méthodes pratiques et éprouvées pour aider les professionnels de la santé à résoudre avec plus d’assurance leurs dilemmes déontologiques. Selon Jo-Ann Vis, travailleuse sociale et chargée de cours à la faculté de service social de l’Université Lakehead de Thunder Bay, en Ontario, « le principal conseil pratique est de ne pas travailler dans l’isolement parce que c’est là que les violations se produisent – lorsque la personne doit se fier à son seul jugement pour savoir si elle se trouve face à une relation duelle. Il est probable qu’à un moment donné, les arbres leur cacheront la forêt, et donc soit ils rationaliseront leur relation, soit ils ne s’apercevront même pas que celle-ci pose problème. Il est donc primordial d’avoir accès à certains mécanismes de supervision ou de consultation en dehors de votre collectivité ».

Jo-Ann Vis affirme que la communication avec les clients est également essentielle. Une discussion directe sur les conflits potentiels permet de clarifier considérablement une ligne déontologique un peu vague. Elle explique : « Vous ne voudriez pas régler cette question après l’apparition du problème, ce qui est habituellement le cas. Il est préférable de prévenir plutôt que de guérir ; donc, si vous êtes préoccupé par une relation duelle éventuelle, vous devez pouvoir en discuter avec votre client ».

Une autre stratégie utile pour affronter les dilemmes posés par les relations duelles consiste à établir un modèle de processus décisionnel à suivre le cas échéant. Selon Jo-Ann Vis, « à de nombreux égards, les codes de déontologie peuvent être difficiles à appliquer étant donné qu’ils sont rédigés dans un langage qui n’est pas toujours clair ou qui laisse la porte ouverte à la rationalisation. L’élaboration d’un modèle de processus décisionnel éthique est un moyen judicieux pour vous aider à choisir la manière d’aborder la situation ».

 « Si vous travaillez pour un organisme, un cabinet ou un hôpital, », poursuit-elle, « il est sage d’élaborer certaines lignes directrices ou procédures de réponse déontologiques. Celles-ci comprendraient un protocole respectant un code déontologique ou un quelconque guide de politiques. Elles incluraient également certaines stratégies de réponse en cas de problème déontologique et énonceraient noir sur blanc certaines règles de conduite ».

Jo-Ann Vis conseille de se tenir informé, aussi ajoute-t-elle : « Inscrivez-vous à des ateliers de formation professionnelle sur les dilemmes éthiques. Lisez les articles traitant de ces problèmes ».

Il s’agit de lignes directrices solides qui aident à définir l’attitude et le comportement professionnel à adopter ; néanmoins, les professionnels de la santé ont également besoin de conseils pratiques pour éviter au maximum de se retrouver dans des relations duelles compliquées.

Debra Samek, qui réside en Alberta, ne diffuse ni son numéro de téléphone ni son adresse dans l’annuaire local. Ses clients ne peuvent donc pas la rejoindre à son domicile. Elle a également demandé à sa famille étendue de ne pas communiquer ses coordonnées parce que, dans une petite ville, les gens demandent souvent autour d’eux les numéros de téléphone. Elle discute aussi de déontologie avec ses collègues pour éviter d’être obligée de prendre des décisions fondées sur son seul jugement. Cependant, elle a également dû prendre certaines mesures de sécurité. Dans les petites collectivités où les professionnels de la santé sont relativement faciles à localiser, ils peuvent devenir la cible de la colère lorsque leur travail les amène à agir contre une personne de la collectivité. Debra Samek se souvient : « Un jour, un homme perturbé s’est présenté à mon domicile. Comment faire pour préserver le secret professionnel tout en me protégeant, moi, et ma famille ? J’ai dû dire à mon époux que s’il voyait un véhicule étrange stationné près de notre domicile, il devait téléphoner à la police ».

Selon Mary Valentich, « la meilleure des solutions dans un organisme ou un cabinet est de discuter sur le lieu même des relations multiples ou duelles non sexuelles ; il faut avoir quelqu’un avec qui parler de ce genre de problème. L’élaboration d’une politique sur les relations multiples ou duelles est également utile. Si nécessaire, devancez les problèmes. Vous pourrez ainsi établir avec vos clients l’attitude à adopter dans les situations sociales. » Il peut s’agir, par exemple, de parler avec un client ayant un problème d’alcoolisme de ce qu’il faut faire si vous vous rencontrez lors d’une fête où vous consommez de l’alcool. Selon Mary Valentich, « le professionnel de la santé se doit absolument de surveiller ses actes ». (Pour en savoir plus sur les stratégies pratiques, lisez l’encadré à la page suivante.)

Selon Paula Pasquali, directrice des Programmes de santé communautaire auprès du ministère de la Santé et des Affaires sociales à Whitehorse, au Yukon, « il ne faut pas mettre l’accent uniquement sur les règles – ne jamais faire ceci, toujours faire cela, ne faire que ceci ».  Paula Pasquali, qui a dirigé des ateliers sur les relations multiples dans les petites collectivités, ajoute : « Il est préférable de décider par vous-même ou avec vos collègues du processus décisionnel à suivre lorsque vous avez plus d’une relation avec quelqu’un. Si vous vous en tenez à cette stratégie, vous disposerez d’un véritable garde-fou ; vous savez que vous tiendrez compte de tous les facteurs pertinents pour décider de la manière d’aborder la situation. »

Enfin, ne rejetez pas votre instinct. Mary Valentich affirme : « Fiez-vous à votre sentiment de malaise dans une situation. Si une petite voix vous invite à la prudence, évaluez plus attentivement la situation ».

Debra Samek confirme : « L’idée est de suivre son instinct ; nous avons tous un bon instinct, aussi si vous sentez que quelque chose ne va pas, c’est très probablement le cas ».

 

Dans les petites collectivités, la frontière séparant votre vie professionnelle de votre vie privée est très probablement moins claire que dans de plus grandes villes.

 

« Il est très compliqué de maintenir des limites personnelles à cause des multiples rôles que vous devez assumer avec diverses personnes.  Les codes de déontologie abordent les relations duelles mais notre vie est constituée de relations multiples ».

 

 

Conseils pour préserver la frontière entre vie professionnelle et vie privée

 

• Créer un modèle ou un tableau comparant les points communs et les différences entre une amitié et une relation professionnel-client. Mary Valentich, professeure émérite à la faculté de service social de l’Université de Calgary, remarque : « Par exemple, habituellement, une relation amicale n’a pas de durée définie et est caractérisée par l’égalité tandis qu’une relation professionnelle a une limite temporelle. Comparez les niveaux de pouvoir de chaque relation et l’aspect programmé [les professionnels rencontrent leurs clients lors d’un rendez-vous]. En comprenant les différences entre les deux types de relation, vous pourrez mieux vous orienter ».

 

• James Gripton, professeur émérite à la faculté de service social de l’Université de Calgary : « Nous vous encourageons à utiliser votre jugement professionnel plutôt que de simplement mémoriser et suivre un code de déontologie précis ». Vous devez donc analyser la situation pour établir les priorités – existe-il une violation ou celle-ci est-elle surpassée par un besoin d’assistance plus urgent ? Par exemple, si vous exercez la profession de psychologue dans un hôpital et que l’enseignant de votre fille est hospitalisé à la suite d’une tentative de suicide, son comportement mettant en jeu sa propre vie est probablement plus important que le risque d’une relation duelle. »

 

• Les professionnels de la santé confirment qu’il est important de se créer un réseau de soutien. Choisissez un collègue ou un superviseur avec qui discuter de ces questions. Il n’est pas nécessaire que ces personnes soient dans la même ville que vous – un simple appel téléphonique suffit.

 

• Selon Jo-Ann Vis, travailleuse sociale et chargée de cours à la faculté de service social de l’Université Lakehead de Thunder Bay, en Ontario, « si vous travaillez pour un organisme, un cabinet ou un hôpital, il est bon d’élaborer certaines lignes directrices ou procédures de réponse déontologiques. Celles-ci comprendraient un protocole respectant un code déontologique ou un quelconque guide de politiques. Elles incluraient également certaines stratégies de réponse en cas de problème déontologique et énonceraient noir sur blanc certaines règles de conduite. »

 

• Jo-Ann Vis conseille de se tenir informé, et elle ajoute : « Inscrivez-vous à des ateliers de formation professionnelle sur les dilemmes éthiques. Lisez les articles traitant de ces problèmes. »

 

• Un bon point de repère : pouvez-vous consigner les faits? Selon Mary Valentich, « si vous n’êtes pas en mesure de consigner quelque part la relation et les évènements, quelque chose ne va pas. Si vous n’êtes pas en mesure d’inscrire ces données dans le dossier du client, il y a un problème. Nous avons remarqué que lorsque le code de déontologie avait été violé, les personnes n’avaient pas tenu de dossier ».