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L’usage d’alcool et d’autres drogues réduit l’adhésion aux médicaments et augmente le risque de rechute

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Par Shelagh Ross

Hiver 2004-2005, Vol 8 nº2

 

C’est la fin de semaine prolongée et c’est aussi l’anniversaire d’Anthoine. Il a donc l’intention de fêter cela. Tout se passe bien avec les médicaments antipsychotiques qu’il prend depuis maintenant six mois pour traiter sa schizophrénie. Mais il s’est dit qu’il n’y aurait aucun mal à ne pas les prendre pendant trois jours. Après tout, c’est plus sûr ainsi – son psychiatre lui a bien dit de ne pas mélanger alcool et médicaments. Alors que la fin de semaine tire à sa fin, Antoine se sent agité et désorienté. Après trois jours sans médicaments, il reprend sa dose habituelle puis un  tout à coup s’effondre sur le sol.

Comme l’illustre ce cas, l’usage d’alcool et d’autres drogues augmente le risque de non adhésion au traitement, qui augmente à son tour le risque de rechute. D’après un rapport de 2004 publié dans American Journal of Psychiatry, près de 50 pour cent des gens à qui l’on prescrit des antipsychotiques ne se conforment pas à leur traitement. Le déni, la désorganisation, un régime posologique compliqué, un manque de communication et un manque d’éducation quant à l’usage des médicaments et à leur interaction avec d'autres drogues sont au nombre des facteurs qui réduisent l’observance thérapeutique.

L’usage d’alcool ou d’autres drogues constitue notamment un obstacle majeur. Des études montrent que les personnes atteintes de schizophrénie et qui prennent des drogues courent jusqu’à 13 fois plus de risques de ne pas adhérer à leur traitement que celles qui ne prennent pas de drogues. Selon une étude de 2002 publiée dans la revue Schizophrenia Research, c’est chez les personnes ayant des problèmes concomitants de santé mentale et de toxicomanie qui ne se conforment pas à leur traitement que l’on observe les taux les plus élevés de rechute et de réadmission à l’hôpital. Il y a diverses raisons pour lesquelles l’usage de drogues risque de diminuer l’observance thérapeutique. Candice Traynor, infirmière autorisée pour le projet Archway, programme communautaire de consultations externes à Toronto, explique que les drogues peuvent être préférées aux médicaments pour composer avec un problème de santé mentale : « L’auto-médication peut s’avérer beaucoup plus gratifiante, car l’alcool et d’autres drogues procurent un effet immédiat. Le client s’administre ses propres remèdes, se sent mieux puis en consomme encore davantage. C’est un cercle vicieux et destructeur, et il est très difficile d’expliquer ce mécanisme à une personne une fois qu’elle y est embarquée. »

Wende Wood, pharmacienne en psychiatrie au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) de Toronto partage ce point de vue, ajoutant que les clients ne sont pas toujours bien renseignés. « Ils ne se rendent peut-être pas compte, par exemple, que leur antidépresseur pourrait prendre jusqu’à deux mois avant de faire de l’effet, explique-t-elle. « Tandis qu’avec un joint, ils se sentent mieux tout de suite. »

La kyrielle d’effets secondaires désagréables associés aux antipsychotiques rend ces médicaments peu attrayants pour les gens habitués à s’auto-administrer des soins. Voici ce qu’en dit Dre Patricia Cavanagh, psychiatre au Toronto Western Hospital : « Mettez-vous un peu à la place de ce jeune à qui l’on vient d'annoncer la double difficulté qui l’attend : croyez-vous que c’est de gaîté de cœur qu’il va prendre des médicaments pour le restant de ses jours, qu’il va accepter les restrictions imposées sans se plaindre et sans s’alarmer des effets secondaires graves ? »

Dre Eva Styrsky, psychiatre au Humber River Regional Hospital de Toronto, offre une autre raison à la non observance thérapeutique. Elle dit qu’il y a beaucoup de réactions mitigées parmi les professionnels de la santé quant aux interactions entre les médicaments et d’autres drogues, si bien que de nombreux praticiens se contentent de dire à leurs clients d’abandonner les drogues, solution qui se solde souvent par la résistance et l’échec. De la même façon, certains clients peuvent abandonner leur traitement, persuadés de son interaction avec la drogue qu’ils prennent. « De nombreux professionnels et clients pensent qu’il faut absolument trancher sur la question : ou ce sont les médicaments, ou ce sont les drogues, mais pas les deux. Ce n’est pas la bonne façon de s’y prendre », affirme Dre Styrsky.

Pour les clients ayant de graves problèmes de toxicomanie, de tels conseils risquent en effet de constituer une entrave au traitement. Les clients auxquels on recommande de ne pas boire d’alcool risquent d’arrêter de prendre leurs médicaments justement pour pouvoir boire de l’alcool. De la même façon, certains médicaments contrent les effets d’autres drogues si bien que l’utilisateur ne ressentira pas l’extase qu’il recherche et risque donc d’arrêter de prendre ses médicaments pour pouvoir retrouver cette sensation. « Les antidépresseurs, par exemple, peuvent amoindrir l’effet de l’ecstasy, dit Wende Wood. Lorsqu’une personne a déjà fait l’expérience des effets très agréables de cette drogue et n’en ressent plus à cause de ses médicaments, elle risque d’abandonner son traitement, en se disant : « je préfère me cantonner à l'ecstasy et m’éclater. »

Les problèmes d’interaction mis à part, le fait d’interrompre brusquement son traitement pour le reprendre plusieurs jours plus tard peut être nocif, voire même dangereux pour la santé. Wende Wood explique que certains antidépresseurs sont rapidement éliminés du corps et que les symptômes de sevrage et d’anxiété peuvent donc se manifester au bout de deux jours à peine. L’abandon des médicaments antipsychotiques peut avoir un effet similaire : « Pour les personnes atteintes de schizophrénie qui arrêtent brusquement de prendre la clozapine, les symptômes psychotiques peuvent réapparaître au bout de deux ou trois jours, dit-elle. Le fait de reprendre soudain le dosage complet peut avoir de graves répercussions, telles qu’une perte de connaissance ou des convulsions. »

Pour favoriser l’adhésion, il faut commencer par aider les clients à comprendre l’importance du médicament. « Ils s’imaginent que leur ‘remède’ à eux est meilleur, commente Dre Styrsky. Il faut considérer leur façon de voir les choses, travailler avec eux, ne pas abandonner. »

Dre Cavanagh souligne que, pour établir un plan de traitement efficace et favoriser l’adhésion du client, une relation à long terme attentionnée et empathique est nécessaire. Wende Wood est aussi de cet avis : « Grâce à une bonne entente thérapeutique, les gens se sentent plus à l’aise pour révéler leur usage de drogues, et le médecin peut alors leur venir en aide. S’il y a une chose que les gens ne veulent pas faire, c'est de révéler à leur médecin qu’ils ne suivent pas leur traitement. »

Les spécialistes conviennent généralement que la meilleure façon de traiter les troubles concomitants est d'adopter une approche pluridisciplinaire qui intègre des soins psychiatriques et un traitement de la toxicomanie. Les méthodes de réduction des méfaits ont aussi leur importance.

Mais la plupart des professionnels de la santé craignent qu’en fermant les yeux sur la prise simultanée de médicaments et d’autres drogues, ils se mettent dans une situation précaire vis-à-vis de la loi. « Pourtant, ce n’est sans doute pas réaliste de dire ‘Ne le faites pas’, explique Wende Wood. Le fait de mélanger drogues et médicaments comporte des risques, c’est certain, mais ce dont on parle moins souvent, c’est du risque qu’il y a à ne pas traiter un trouble et à ne pas traiter un problème de toxicomanie. Si l’on compare les risques et les effets bénéfiques, il peut s’avérer plus judicieux, pour certains, de prendre leurs antidépresseurs et de risquer en même temps de boire de l’alcool plutôt que de cesser de prendre leurs antidépresseurs avant de boire. Ce n’est pas la meilleure façon de régler son problème mais c’est là l'occasion, pour le thérapeute, de travailler avec son client à la recherche d’une solution. Tandis qu’en opposant un ‘C’est interdit’ catégorique, vous éliminez bien des possibilités de discussion. »

 

La publication Cocktails : Facts about Mixing Medicine, Booze and Street Drugs est un document de référence clinique complet qui donne une liste de 105 médicaments et leurs interactions avec l’alcool, le tabac, la caféine et les drogues de rue. Ce guide qui s’adresse aux jeunes mais concerne les personnes de tout âge, a été publié par le Children’s and Women’s Health Centre de Colombie-Britannique.