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La technologie efface les distances

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La télépsychiatrie amène les soins pédiatriques dans les régions insuffisamment desservies

Par Cindy McGlynn

Été 2005, Vol 8 n°4

 

Lorsque le DTony Pignatiello, pédopsychiatre, entame une séance, il fait les présentations d’usage, parle de la météo et plaisante sur la longueur de l’hiver. L’ambiance est détendue et chaleureuse et les personnes s’ouvrent l’une à l’autre. C’est une véritable prouesse, quand on sait que le médecin et son client ne se trouvent pas dans la même pièce.

Il s’agit d’une journée ordinaire dans un programme extraordinaire – le programme de télépsychiatrie dirigé par le Hospital for Sick Children et l’Université de Toronto, lancé il y a presque dix ans dans le cadre d’un projet pilote qui a remporté un grand succès. Comme d’autres programmes partout au pays, il vise la pénurie de pédopsychiatres dans les régions rurales du Canada. Aujourd’hui, 14 collectivités rurales de l’Ontario et neuf autres sites satellites sont équipés de caméras vidéo et de télévisions permettant aux professionnels de la santé des régions isolées de communiquer en direct par vidéo avec des psychiatres de Toronto. Elizabeth Manson, directrice du programme Sick Kids, dit qu’il s’agit du plus grand programme de ce genre au Canada, avec 75 médecins-conseils assurant 95 pour cent du service pour l’Ontario, ce qui représente plus de 800 cas par an.

Les travailleurs locaux en santé mentale demandent des conseils sur tous les sujets, du diagnostic aux médicaments appropriés, en passant par la thérapie. De dire le DPignatiello, directeur médical du programme : « Nous intervenons à tous les niveaux du système. Il est important de souligner que nous sommes des experts-conseils. Donc, nous ne traitons pas les patients ; nous conseillons les professionnels de la santé locaux. L’idée est de renforcer les ressources au niveau local ».

Voici comment fonctionne ce système : une personne de la collectivité – enseignant, professionnel de la santé mentale ou médecin généraliste – demande une consultation pour son client par le biais de l'organisme local de santé mentale. Cette personne remplit un formulaire d’évaluation détaillé qui est envoyé à une plateforme centrale à Toronto. Elizabeth Manson trie les cas en fonction de leur urgence, prend les rendez-vous et fait la liaison avec le conseiller approprié. Généralement, les consultations ont lieu dans les 20 jours ouvrables. Les urgences sont traitées dans les 48 heures.

Le besoin en services est élevé. En Ontario, il y a 6 148 enfants atteints de troubles mentaux pour chaque pédopsychiatre. Le besoin le plus pressant se situe dans les régions rurales, où 18 pour cent de la population ontarienne est desservie par moins de trois pour cent des pédopsychiatres. Avant la télépsychiatrie, les enfants et les familles devaient se déplacer, parfois sur des centaines de kilomètres, pour trouver de l’aide dans les centres urbains ; le plus souvent, les enfants n’étaient tout simplement pas traités.

Les psychiatres sont rémunérés au taux établi par le ministère de la Santé mais c’est le ministère des Services à l'enfance et à la jeunesse qui règle la facture. Le DPignatiello dit que ce système profite au programme car il permet aux personnes d’y accéder sans devoir être aiguillées par un médecin généraliste – élément important à un moment où les collectivités isolées souffrent d’une pénurie de médecins généralistes.

L’éducation est également un volet important du programme ; Sick Kids organise régulièrement des séminaires sur des thèmes spécifiques de la santé mentale des enfants. De dire Elizabeth Manson : « Nous avons constaté que les intervenants de première ligne ontariens attachent autant d’importance au volet éducatif qu’au service lui-même parce qu’ils ne disposent tout simplement pas de moyens de formation [au niveau local]. Et il serait bien trop onéreux pour la plupart des organismes de faire venir en avion trois ou quatre personnes d’une ville du Nord jusqu’à London, Toronto, Ottawa ou Hamilton ».

Souvent, les séminaires éducatifs sont adaptés aux besoins culturels spécifiques à chaque collectivité. Le DPignatiello explique que, par exemple, l’allumage de feux est un problème comportemental qui est géré différemment dans les collectivités des Premières nations, où il a également une fonction légitime dans la culture. Il ajoute : « L’éducation doit se concentrer sur la manière de distinguer l’allumage de feux comme comportement normal, régi par la communauté, et comme comportement pathologique ».

Examinons la technologie en action en assistant à une séance en compagnie du Dr. Pignatiello. Le médecin est assis derrière une table faisant face à une petite caméra vidéo placée au-dessus d’une grande télévision. Il regarde l’image du client pendant que sa propre image est envoyée par réseau numérique. Le Dr. Pignatiello explique que l’interface vidéo crée une barrière que doivent surmonter certains adultes – y compris les médecins. Mais pour les enfants, c’est une évidence. Selon le Dr. Pignatiello,  « La plupart des enfants avec qui nous communiquons aiment ce système. Ils sont très médiatiques, ils ont grandi avec les jeux vidéo et les caméras web. La plupart semblent trouver ce système merveilleux ».

Le verdict sur ce programme ? Une évaluation du programme publiée en 2004 dans le bulletin de l'Association des psychiatres du Canada a révélé que les clients et les professionnels étaient impressionnés par ce système : les familles n’avaient plus à parcourir de longues distances pour bénéficier de ce service et les travailleurs en santé mentale pouvaient accéder à une base de connaissances étendues. Le programme a fourni plus de 2 000 consultations depuis son lancement et Elizabeth Manson remarque que ce chiffre augmente de cinq pour cent chaque année.

Kathy England, gestionnaire principale pour la santé mentale des enfants aux Algonquin Child and Family Services de Parry Sound, en Ontario, déclare que le fait de travailler avec le programme de télépsychiatrie a changé la nature du traitement dans sa collectivité. Elle explique : « Autrefois, on avait l’habitude qu’un psychiatre d’Ottawa vienne dans notre ville une fois par mois. Nous disposions également d’un centre régional à Sudbury, mais il n’y avait que deux médecins et les gens devaient se déplacer pour les consulter. En fait, nous nous passions tout simplement de ces services. Aujourd’hui, notre expérience avec Sick Kids a éclairé la psychiatrie sous un jour nouveau. Je considère vraiment les conseillers du programme comme des membres à part entière de mon équipe ».

 

Conseils pratiques pour les séances de télépsychiatrie

D’une certaine manière, une consultation à distance n’est pas différente d’une entrevue en face à face : le praticien s’efforce d’instaurer un bon contact avec son client et une ambiance détendue. Mais il est clair que la distance et la technologie dressent une barrière entre le praticien et son client, ce qui confère à la télépsychiatrie une dynamique qui lui est propre. Voici quelques conseils de spécialistes canadiens sur la manière de gérer au mieux cette technologie et de réaliser des consultations efficaces.

 

• Guider les clients dans la technologie et le processus                 

Au début de chaque séance, les experts-conseils doivent se présenter eux-mêmes ainsi que toutes les personnes présentes dans la pièce, explique le DTony Pignatiello, pédopsychiatre à Toronto. Présentez l’ensemble du programme et expliquez le déroulement du processus. Les nouveaux clients se sentiront plus à l’aise s’ils savent où s’asseoir et comment parler. Ils doivent aussi être prévenus du décalage dans la communication due à l’interface vidéo.

 

• Utiliser l’humour

Le Dr. Pignatiello déclare que l’humour peut être un bon moyen de briser la barrière de la distance. Bien que les enfants ne soient pas intimidés par l’interface vidéo de la télépsychiatrie, ils pourraient s’ennuyer à l’idée de devoir rester assis dans une pièce devant une tête qui leur parle dans une télévision. Pour capter et retenir l’attention des enfants, le Dr. Pignatiello prend un air amical et utilise l’humour.

 

• Définir des objectifs

À cause de l’absence de contact personnel, il est plus difficile de rester concentré sur un sujet lors des séances de télépsychiatrie. Le DHerb Orlik, pédopsychiatre à Halifax, suggère aux experts-conseils de confirmer les objectifs au début de chaque séance et de s’efforcer pour rester concentrés sur le sujet. Les médecins doivent éviter que les séances glissent vers ce que le DOrlik appelle « le mode des conseils généraux ».

 

• Permettre aux enfants de participer                                                         

Selon le DHerb Orlik, souvent les enfants participent davantage au processus lorsqu’on leur en donne la responsabilité. Il laisse les adolescents régler l’objectif de la caméra, leur permettant de décider si le plan de l’image doit être rapproché ou éloigné. « Une caméra braquée sur le visage d’un adolescent peut lui sembler très intimidante. S’il peut contrôler le zoom, il se sentira plus à l’aise pendant la séance ».

 

Un aperçu de la télésanté dans les autres provinces

 

• Nouvelle-Écosse : cette province dispose d’un réseau couvrant presque tout son territoire. « Notre ministère provincial de la santé a fait preuve d’une grande prévoyance en développant les services de télésanté dans toute la province et en finançant 42 sites au milieu des années 1990 », fait remarquer le Dr. Herb Orlik, chef du service de psychiatrie à l’Isaac Walton Killam Health Centre (IWK) de Halifax. Le programme de l’IWK propose des cliniques en santé mentale qui se rendent chaque mois dans les villes isolées et connaissent donc parfaitement les besoins et les ressources de ces collectivités. L’IWK utilise également son réseau pour mener des recherches, organiser des entretiens individuels avec des clients isolés et relier les collectivités isolées en groupes de discussion à des fins d’étude. De plus, l’IWK participe au premier projet canadien de télépsychiatrie interprovinciale qui dessert l’Île-du-Prince-Édouard avec des cliniques itinérantes et des services de télépsychiatrie.

            Le Dr. Orlik affirme que la principale lacune du système est sa sous-utilisation. « Je pense qu’il s’agit d’un problème national, voire international. Certains psychiatres adoptent le programme mais d’autres estiment qu’il crée plus de demande qu’ils ne peuvent en gérer. Ils pensent que ce système n’est qu’un complément à leur rôle de médecin ».

 

• Alberta : l’Alberta Mental Health Board (AMHB) a lancé un programme de télésanté axé sur la santé mentale en 1996 dans le cadre d’un projet pilote regroupant cinq collectivités. Son succès a engendré la création d’un service de télépsychiatrie à l’échelle de toute la province. Les services pédiatriques sont fournis dans toute la province selon un modèle de soins partagé avec des organismes tels que la Child and Adolescent Services Association (CASA). Le Dr. Robert Drebit, psychiatre, affirme que le programme de la CASA gère environ 100 dossiers par an. Ce programme propose également des séminaires éducatifs. Le Dr. Drebit explique que les travailleurs locaux de la santé apprécient autant ces séminaires éducatifs que les consultations : « Dans une grande ville, vous pouvez obtenir de l’aide et discuter des dossiers avec des collègues. Les thérapeutes en milieu rural sont souvent seuls. Ils ont une lourde charge de travail et doivent traiter les enfants comme les adultes. Ce qu’ils recherchent surtout, c’est un soutien ».