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Parentalisation

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Des adolescents racontent comment ils s’adaptent au  déploiement militaire de leurs parents

Par Deborah Harrison et Patrizia Albanese


Cette version abrégée de « The ‘Parentification’ Phenomenon as Applied to Adolescents Living Through Parental Military Deployments » est imprimée avec la permission de l’éditeur. Le texte intégral de l’étude originale a été publié par l’Université de l’Alberta dans le Canadian Journal of Family and Youth (2012), vol. 4, no 1.

Un grand nombre d’enfants et d’adolescents s’occupent d’une manière ou d’une autre des membres de leur famille au cours de leur enfance, mais certains assument un rôle et des responsabilités d’adulte qui dépassent ce que l’on estime acceptable compte tenu de leur développement — un phénomène connu sous le nom de « parentalisation » dans la littérature didactique et clinique. La parentalisation est généralement comprise comme un modèle interactionnel dans des familles au sein desquelles des enfants ou des adolescents se voient confier des rôles et des responsabilités qui sont normalement considérés comme ceux d’adultes mais auxquels les parents ont renoncé.

Les enfants parentalisés doivent alors remplir des rôles de soignants, qui les contraignent par exemple à prendre soin de sœurs ou de frères plus jeunes et à apporter réconfort, conseils ou protection à leur famille (Earley et Cushway, 2002). Hooper (2007) note que certains chercheurs font des distinctions entre différents types de parentalisation. Par exemple, on a parfois employé le terme « parentalisation instrumentale » en référence aux enfants qui assument une quantité excessive de tâches instrumentales telles que les corvées ménagères et la préparation des repas. La parentalisation affective implique pour sa part de veiller aux besoins affectifs de la fratrie ou de jouer le rôle de soldat de la paix au sein de la famille.

 

La parentalisation et les déploiements militaires

Le Canada a assisté récemment à une montée en flèche de la fréquence des déploiements militaires et de leur dangerosité. Durant les 12 premières années de la période qui a suivi la Guerre froide (de 1989 à 2001), les membres des Forces canadiennes (FC) ont été affectés à 65 missions à travers le monde, contre 25 missions de paix seulement durant les 40 années précédentes. Ce changement récent par lequel les FC effectuent des déploiements en temps de guerre et non plus en temps de paix a eu une incidence assez profonde sur la vie des membres des FC concernés et de leurs familles.

Dans notre étude, nous avons mené des interviews mi-structurées de deux heures auprès de 61 adolescents issus de familles rattachées aux FC et choisis parmi 1 066 élèves de l’école secondaire d’« Armyville » (sur les quelque 1 200 enrôlés) qui, en 2008, avaient rempli un questionnaire pour notre équipe de recherche. La majeure partie du questionnaire avait repris des sections de la National Longitudinal Survey of Children and Youth (NLSCY) et avait comparé des jeunes issus de familles rattachées aux FC et des jeunes de familles civiles sur la base de mesures du bien-être psychologique, du fonctionnement de la famille, de l’attitude par rapport à l’école et des relations avec les pairs. Nous avons recruté les 61 participants à l’interview en invitant les élèves qui avaient pris part au sondage à bien vouloir remplir les feuilles de coordonnées jointes à leurs questionnaires. À même ce bassin, nous avons constitué un échantillon regroupant 15 « adolescents FC » dans chaque année d’études, avec une répartition des sexes reflétant le profil démographique de notre bassin de volontaires, et nous avons essayé d’inclure les jeunes dont les parents représentaient tous les grades, ainsi que la Force régulière et la Force de réserve. Nous avons interrogé 35 filles et 26 garçons qui étaient les enfants de 69 membres des FC ou anciens membres retraités depuis peu.

« Armyville » est une ville issue de l’implantation d’entreprises qui a été dominée par la présence d’une importante base militaire pendant des décennies et dont les résidants sont principalement Blancs d’origine anglo-saxonne. Le ratio d’adolescents « FC » et « civils » fréquentant l’école secondaire d’Armyville était approximativement de 50 : 50 en 2008-2009. Le district scolaire desservant l’école secondaire d’Armyville se félicite de sa position proactive envers le soutien des enfants de membres des FC déployés en Afghanistan depuis 2002 et il a fourni à chacune de ses écoles un classeur renfermant une mine de renseignements sur la façon dont les déploiements parentaux se répercutent sur l’humeur des enfants et leurs progrès scolaires.

 

La parentalisation selon le sexe

La parentalisation était beaucoup plus présente dans l’expérience des adolescentes que nous avons interrogées sur les déploiements parentaux que dans celle de leurs homologues masculins. Il était évident que les filles étaient passablement plus actives dans les travaux domestiques de toutes sortes, particulièrement dans les tâches impliquant des soins affectifs.

Marlene présentait un intérêt particulier, dans la mesure où elle s’occupait de toute la maisonnée à l’âge de 12 ans quand sa mère s’absentait pour recevoir une formation de base :

Je jouais le rôle de mère maintenant « parce que mon père travaillait. Donc je me levais tôt le matin… je préparais mes sœurs pour qu’elles prennent l’autobus… je faisais les sandwiches et puis… je me préparais pour l’école. Ensuite, après l’école, je rentrais à la maison et… il fallait que je fasse le repas du soir et que je m’assure que les filles faisaient leurs devoirs… [Quand] Papa arrivait, j’avais le dîner sur la table.

Et il y avait Heather, qui réorganisait sa vie sociale pour donner la priorité aux besoins sociaux de sa mère pendant que son père partait non accompagné en mission :

Je n’aime pas sortir avec mes amis alors habituellement je les emmène à la maison. Parce que je n’aime pas laisser Maman à la maison… Elle dit que ça va quand je sors, mais je pense qu’elle s’ennuie… Elle a des amis mais elle ne sort pas beaucoup.

Qui plus est, le travail affectif des filles exigeait l’autocensure : pour protéger leur parent déployé et celui qui ne l’était pas et pour leur épargner un stress supplémentaire, elles s’abstenaient de partager avec eux des problèmes personnels qui risquaient de les perturber. Par exemple, Jasmine expliquait comment elle, sa mère, ainsi que ses frères et sœurs, communiquaient avec son père lorsqu’il était en Afghanistan :

Quand mon père appelait, on bavardait et on lui disait tout ce qui se passait de bien. On ne racontait rien de mauvais – jamais! Parce qu’on ne voulait vraiment pas qu’il ait des pensées négatives… On faisait comme s’il n’était qu’à deux heures de la maison – c’est l’impression qu’on essayait de lui donner quand on se parlait.

Chantal, une jeune fille dont le père était souvent déployé et dont la mère avait une maladie chronique, a passé quatre ans sans parler à ses parents de l’intimidation sévère dont elle était l’objet à l’école élémentaire :

Parce que je ne voulais pas aggraver les choses, je gardais tout en dedans… En fait, je ne leur ai rien dit avant d’être en 9e année… quatre ans après nous être installés ici.

Quelques adolescents que nous avons interrogés étaient atypiques dans la mesure où ils apportaient un soutien affectif à leur mère quand leur père était déployé. Mark, un jeune homme, racontait par exemple qu’il occultait ses propres besoins pendant les déploiements de son père pour alléger le fardeau de sa mère qui souffrait de dépression chronique :

Avec mon père qui était constamment absent et Maman qui était déprimée… C’était presque comme vivre seul avec soi-même. On ne veut pas en parler à sa mère parce qu’elle est déprimée et on ne veut pas qu’elle déprime davantage et qu’elle y pense encore plus. Donc on est là à se demander « Mais qu’est-ce que je vais faire? » et on est obligé de trouver sa propre solution, ses propres réponses.

En règle générale, cependant, les adolescents que nous avons interrogés semblaient fournir un soutien instrumental et affectif beaucoup moins important à leur famille quand leurs parents étaient en déploiement.

 

La parentalisation et la relation de l’adolescent avec le parent non déployé


La parentalisation est par essence un phénomène par lequel l’enfant ou l’adolescent assume des rôles d’adulte au sein du ménage, pour compenser le fait que, pour une raison ou pour une autre, son père ou sa mère n’est « pas disponible », voire ni l’un ni l’autre. Le parent déployé n’est pas disponible du seul fait de son déploiement. Souvent, le parent qui reste à la maison n’est pas disponible lui non plus sur le plan affectif en raison des engagements que lui imposent son emploi à plein temps, son nouveau statut provisoire de parent seul ou un état d’angoisse mentale causé par le déploiement de l’autre parent.

L’absence affective du parent non déployé était un thème récurrent dans nos interviews. Justin, un jeune garçon, décrivait le stress et la colère que sa mère exprimait sans cesse durant les déploiements de son père :

Elle est très stressée… Ça se voit, elle se fâche plus… Par exemple, quand j’avais des petits problèmes, elle s’énervait. Et tous les jours après le travail, elle est tellement fâchée et stressée qu’elle ne dit pas un mot… Je n’arrive pas vraiment à trouver les mots pour décrire [cette horrible situation]. La tension est constante, elle est partout.

Marlene (citée plus haut) est celle dont la mère a passé près d’un an en formation de base. Elle vivait avec un père qui était incapable d’entourer ses enfants. Voici comment elle a décrit son quotidien :

Tout se résumait plus ou moins à aller travailler, rentrer pour souper, aller au lit, aller travailler, rentrer pour souper, c’est tout. On ne discutait pas vraiment. C’était juste « Tiens, ton souper ». Je vais aller regarder la télé maintenant. » C’était tout. Je ne parlais à personne… J’étais vraiment très seule.

Quand la formation de base de sa mère s’est terminée, les parents de Marlene, tous deux dans les FC, ont été déployés en enfilade pendant de longues périodes. Elle a décrit comment son autocensure a peut-être érodé en permanence sa capacité à communiquer avec l’un comme avec l’autre.

On a commencé à se distancer vraiment et à ne pas lui parler autant — pareil avec Maman. Non pas que je leur aie caché des choses. Simplement je ne leur parlais pas beaucoup, pour qu’ils puissent revenir à la normale et ne pas devoir s’en faire à mon sujet… C’est très dur, parce que ma mère et mon père sont si souvent absents. Ma mère suit un cours. Mon père suit un cours. Mon père est parti en Afghanistan. Mon père est dans tel ou tel pays… Ce n’est jamais vraiment stable.

Mark (cité plus haut), est celui dont le père était en Afghanistan et la mère souffrait de dépression chronique. Il a révélé la non-disponibilité permanente de sa mère en exprimant sa profonde angoisse durant le déploiement de son père à l’idée que « le seul parent sur qui je peux compter » pourrait ne pas revenir. Il nous a dit ceci :

C’était vraiment tout ce qui me venait à l’esprit pendant tout ce temps. « Je veux qu’il revienne, t’es mieux de revenir, toi! » Comme s’il était l’unique raison pour laquelle la famille restait unie… [s’il ne revenait pas] tout serait beaucoup plus difficile.

Bref, la parentalisation instrumentale et affective nécessitait un travail domestique complexe de la part de certains participants à notre recherche dont les parents étaient déployés (surtout les filles), en ce sens que les parents n’étaient pas là pour leur donner le soutien nécessaire.

Nos participants étaient fiers de leurs accomplissements domestiques durant les déploiements de leurs parents. D’un autre côté, les adolescents en pleine croissance ont besoin de passer des moments privilégiés avec leurs pairs, de participer à des activités parascolaires, d’avoir une vie amoureuse et d’être accompagnés par leurs parents à travers de nouveaux défis. Pour un nombre considérable de nos participants, trop peu de ces besoins semblaient comblés durant les déploiements parentaux qu’ils ont évoqués avec nous.

 

La parentalisation et la perception du soutien scolaire


En règle générale, les participants qui avaient vécu un déploiement parental récent étaient plus négatifs et plus précis dans leurs commentaires sur la qualité du soutien en période de déploiement offert par le personnel enseignant et les conseillers en orientation à l’école que leurs pairs qui n’avaient pas vécu le déploiement récent d’un parent. Jonathan a par exemple signalé qu’à l’école on cherchait à lui dorer la pilule en ce qui concerne la guerre en Afghanistan; Sarah a dénoncé le fait que le bureau d’orientation ait refusé de lui fournir un soutien parce qu’elle n’avait pas pris rendez-vous; Jasmine a soulevé la question de la formation en matière de déploiement, qu’à son avis le personnel scolaire n’avait pas reçue; Joanne a parlé des enseignants qui ignoraient qui étaient les élèves dont les parents étaient en déploiement et du fait que les écarts de conduite d’un adolescent durant un déploiement pouvaient refléter le stress qui pesait sur sa famille :

Ce n’est pas leur faute mais, bon, ils ne savent rien… Ils [devraient] avoir une liste au moins… et l’apporter aux responsables dans l’armée et dire, par exemple, « S’il vous plaît, dites-moi qui est déployé en ce moment ». Et mettre tous ces enfants dans une pièce. Posez-leur des questions et je vous parie qu’en moins de 15 minutes ils seront tous en train de sangloter, parce qu’ils gardent tout ça à l’intérieur.

Elle a ajouté que, un peu par manque d’information, les enseignants ont trouvé difficile de comprendre qu’un élève qui a des écarts de conduite durant un déploiement en Afghanistan le fait parce que sa mère ou son père absents lui manquent ou parce qu’il s’en inquiète.

Si un enfant est vraiment odieux ou insolent en classe, il y a visiblement une raison à cela. Un motif. Certains enseignants estiment que ce n’est pas à eux d’intervenir. « Ce sont des enfants perturbés, c’est tout », disent-ils. Autrement dit, laissons-les terminer l’année avec une note de 60, le prochain enseignant s’en occupera.  Je sais que beaucoup se conduisent mal pour aucune raison. Mais d’autres le font probablement parce qu’ils ont des problèmes à la maison, parce que l’un des parents a été déployé ou l’un d’eux traverse une période dans l’armée.

Nos données laissent penser que les déficiences réelles ou perçues dans le système de soutien scolaire ont été observées plus rigoureusement par les élèves « FC » qui ont vécu des déploiements outremer récents que par leurs pairs. Cette interprétation est plausible, compte tenu du fait que les élèves qui ont vécu des déploiements difficiles, particulièrement ceux qui ont été parentalisés, devaient être ceux qui avaient le plus grand besoin de recevoir un soutien de l’école et, donc, les plus conscients du type de soutien scolaire qu’il pouvait leur manquer.

 

Conclusion


Nos constatations ont des implications qui se répercutent à deux niveaux. Premièrement, dans le droit fil de nos attentes traditionnelles à l’égard des travaux domestiques et des sexes, les déploiements semblent exiger davantage des filles de militaires déployés que de leurs fils. Cet énoncé ne doit pas être interprété comme une tentative pour minimiser le travail et les souffrances que les garçons prennent sur eux, à l’adolescence, lors du déploiement de leurs parents. En effet, nous avons besoin que les organismes communautaires qui fournissent un soutien aux enfants de militaires déployés mettent au point des stratégies efficaces pour aider les filles et les garçons à l’adolescence. Cependant, nos conclusions laissent supposer que les filles pourraient bénéficier particulièrement de modules scolaires axés sur les coûts qu’engendrent pour les femmes la socialisation des rôles selon le sexe et la division du travail entre les sexes, ainsi que d’initiatives de soutien fondées sur une évaluation réaliste du risque de voir apparaître une socialisation des sexes dans les collectivités situées à proximité d’une base militaire.

Deuxièmement, entre les lignes de leurs commentaires, les participants que nous avons interrogés semblaient exprimer le besoin de voir les écoles fournir un soutien plus éclairé et proactif aux jeunes qui, à l’adolescence, vivent le déploiement de leurs parents militaires. Un soutien scolaire amélioré pourrait éventuellement combler certains vides créés par l’absence affective des parents, sous-produit obligé du moment où des adultes réagissent aussi courageusement que possible au stress accablant de leur déploiement. Un soutien scolaire amélioré pourrait également alléger le fardeau qu’à ce jour de nombreux parents non déployés portent seuls sur leurs épaules. L’éducation est une responsabilité provinciale au Canada. Cependant, puisque les décisions de participer à des missions d’outremer sont prises à l’échelon fédéral, il conviendrait que le gouvernement du Canada assume l’aide aux provinces pour permettre aux écoles situées à proximité d’une base militaire de relever le niveau de soutien offert aux élèves dont les parents ont été déployés.

L. Earley et D.J. Cushway (2002). « The parentified child », Clinical Child Psychology and Psychiatry, vol. 7, no 2, p. 163‑178. 
L. Hooper (2007). « Expanding the discussion regarding parentalisation and its varied outcomes: Implications for mental health research and practice », Journal of Mental Health Counseling, vol. 29, no 4, p. 322‑337.

Deborah Harrison est professeure (retraitée) et professeure auxiliaire de sociologie à l’Université du Nouveau‑Brunswick, ainsi que professeure émérite de sociologie et équité en éducation à l’Institut d'études pédagogiques de l'Ontario de l'Université de Toronto. Elle est co-auteure, avec Lucie Laliberté, de No Life Like It: Military Wives in Canada (Toronto,  James Lorimer, 1994) et, avec sept collaborateurs, de The First Casualty: Violence Against Women in Canadian Military Communities (Toronto, James Lorimer, 2002).

Patrizia Albanese est professeure agrégée et présidente intérimaire du département de justice pénale et de criminologie de l’Université Ryerson. Ses plus récentes publications comprennent Youth and Society: Exploring the Social Dynamics of Youth Experience (adaptation canadienne de White et Wyn, Toronto, Oxford University Press, 2011), Child Poverty in Canada (Toronto, Oxford University Press, 2010) et Children in Canada Today (Toronto, Oxford University Press, 2009).

 

Les questions

De quelle façon ta vie a-t-elle changé durant le déploiement?

Quel effet le déploiement a-t-il eu sur celui de tes parents qui est parti? Sur l’autre parent? Sur la relation entre tes parents?

Quelle a été, pour toi, la partie la plus difficile de ce déploiement?

Quelle a été, pour toi, la meilleure partie de ce déploiement (s’il y en a une)? (vérification de la résilience et de l’estime de soi)

Comment (si une telle chose est possible) l’école secondaire d’Armyville [l’école] t’a-t-elle aidé à t’adapter au déploiement?

En général, que penses-tu de la qualité du travail accompli par l’école secondaire d’Armyville pour appuyer les élèves dont les parents sont déployés?

Après la transcription des interviews, nous avons classé par thème les réponses à nos questions ouvertes, ceci selon un processus inductif qui consistait à créer des catégories à partir des données recueillies, ce qui ressemblait (mais n’était pas identique) à la méthode de la théorie ancrée dans des données empiriques.

Parentalisation 101

Les cliniciens du Phoenix Centre for Children & Families de Pembroke, en Ontario, voient de nombreuses familles associées aux Forces canadiennes. La rédaction de CrossCurrents a abordé le sujet de la parentalisation et de ses effets avec Greg Lubimiv, directeur général du centre.

 

Comment déterminez-vous si des ados et des enfants ont été parentalisés?

Ce que je cherche, ce sont les changements qui sont apparus après le premier déploiement puisque, souvent, le processus s’enclenche la première fois qu’un parent s’absente. Ainsi, j’ai un comportement de référence, que je compare ensuite avec le comportement actuel de l’enfant. Il est possible que l’enfant ne démontre pas de changements très importants après le second ou le troisième déploiement, car les changements commencent plus tôt. Je m’intéresse surtout aux pertes qui concernent quatre domaines de la vie :

Les amitiés : Souvent les enfants perdent des amis parce que leur nouveau rôle de père ou de mère absorbe une part de leur temps, que ce soit par parentalisation instrumentale, à cause des corvées à exécuter, ou par parentalisation affective, en raison du soutien à fournir au père ou à la mère qui est à la maison.

Les intérêts : Nous demandons aux enfants « Quels étaient tes intérêts avant le premier déploiement de ton père, de ta mère ou de tes parents? Les jeux vidéo, le baseball, la natation? » Ensuite on leur demande à quoi ils s’intéressent maintenant et ils nous répondent « Bien, je ne sais pas vraiment. Je ne sais pas très bien ce que j’aime faire » ou « Avant, j’aimais beaucoup la natation mais maintenant, si je vais nager, c’est seulement de temps à autre. »

Le temps pour soi : Les ados (comme tout le monde, en fait) ont besoin de temps pour soi pour pouvoir s’épanouir – écouter de la musique, regarder la télé ou une vidéo ou simplement du temps « pour soi ». Ici, nous cherchons une augmentation ou une diminution importante de ce temps. Si un ado n’a pas de temps pour soi, c’est en définitive un problème; mais s’il en a beaucoup, ce pourrait être parce qu’il se sent aliéné de ses pairs ou qu’il éprouve le besoin de rester à la maison et d’être présent pour le père ou la mère qui est là. Plus la différence nette est grande entre le temps que l’ado avait pour soi avant le déploiement et le temps qu’il a pour soi après, plus il est nécessaire d’examiner cette situation de près.

Les notes et l’assiduité : Là aussi, nous verrons ordinairement les notes chuter parce que les enfants n’ont pas le temps ou la capacité d’aller en classe et d’être attentifs ou de faire leurs devoirs. Nous risquons aussi de voir des problèmes d’assiduité ou des retards fréquents parce que l’enfant fait face à des problèmes de logistique à la maison.

Les parents se rendent-ils compte qu’ils parentalisent leurs enfants?

Bien souvent, non. Les parents, que ce soit le père, la mère ou les deux, sont eux-mêmes dans un état de stress ou de besoin. L’enfant ou l’ado intervient, le besoin des parents est comblé, ils sont épanouis, alors… non, souvent ils ne s’en rendent pas compte.

Et que dire des parents qui soutiennent que déléguer des tâches supplémentaires aux enfants est en fait une bonne chose?

C’est une question de responsabilité supplémentaire et de parentalisation. Il n’est pas nécessairement malsain que les enfants aient plus de responsabilités quand un parent s’absente, comme s’occuper de couper le gazon. C’est quand les limites et les rôles s’embrouillent, quand l’enfant commence à agir comme s’il était le père, que les problèmes commencent.

Un ado qui coupe le gazon, c’est une chose. Un ado qui se demande si l’état du jardin pourrait être une honte pour lui et sa famille, qui surveille la moindre mauvaise herbe, qui élague, qui fertilise le sol et qui est tourmenté par l’état du gazon, celui-là a un problème. La parentalisation élimine le temps que les enfants peuvent consacrer à des comportements qui sont de leur âge et c’est précisément cela qui est préoccupant.

La parentalisation est-elle la principale façon dont les ados s’adaptent aux déploiements?

Les jeunes s’adaptent aux déploiements de différentes façons : une famille qui avait deux ados a demandé de l’aide pour le plus jeune, un garçon, dont les parents pensaient qu’il avait un trouble de comportement. L’aînée, une fille, s’était attelée à la tâche à l’école secondaire et, alors que jusque-là elle avait eu des « C », cette élève s’est mise à récolter des « A ». Ce que nous, cliniciens, avons vu était différent de ce que les parents voyaient : nous avons vu un fils qui réagissait à sa condition d’adolescent en testant les limites et nous avons jugé que c’était un comportement d’adolescent « normal »; puis nous avons jugé que la fille qui surmontait la profonde angoisse causée par le déploiement en se concentrant exclusivement sur l’école avait un problème.

Qu’est-ce que vous cherchez dans une famille qui vit des déploiements?

Nous vérifions le réseau de soutien social des parents. Dans de nombreuses familles où il y a des militaires de profession, la famille a déménagé souvent, si bien que les parents ont peut-être renoncé à avoir un réseau de soutien social – elles ne restent pas assez longtemps au même endroit pour s’investir dans des amitiés proches et leur groupe de soutien familial est loin.

Quand les besoins affectifs du père ou de la mère ne sont pas pris en compte lors d’un déploiement, il ou elle se tourne naturellement vers quelqu’un avec qui il a un lien affectif. S’il n’y a personne de tel dans le monde adulte, l’enfant, particulièrement s’il a atteint l’adolescence, peut être celui qui sera retenu pour apporter ce soutien affectif. Dès que ce parent commence à dépendre de l’enfant, alors la parentalisation s’amorce.

Nous examinons aussi la façon dont les parents ou la famille ont établi des règles et des conséquences pour les périodes où les deux parents sont à la maison, puis nous regardons ce qui change quand l’un ou l’autre ou les deux sont absents. Si les règles et les conséquences ne sont observées que lorsque les deux parents sont à la maison et qu’elles se relâchent lorsque l’un d’eux est déployé, les limites commencent à devenir floues et la parentalisation peut alors être alimentée.

Tout comme il est important que les tout-petits et les enfants d’âge préscolaire aient une routine, celle‑ci est vitale pour les adolescents. Moins il y a de changements entre les périodes où les parents sont à la maison et celles où ils sont déployés, plus l’angoisse est maîtrisée pour le parent qui reste et pour les enfants. L’adaptation du parent déployé sera beaucoup plus facile à son retour si les règles et les conséquences sont observées et qu’elles restent stables.

Jacquelyn Waller-Vintar