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Nourriture de l'âme

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L’alimentation n’est pas la panacée

Par Bonnie Kaplan


Nous ne cessons de redécouvrir le lien entre la nutrition et la santé mentale depuis 2 600 ans déjà. Dans la Bible, le Livre de Daniel contient une description de ce qui pourrait être le premier essai clinique concernant les effets du régime alimentaire sur le fonctionnement mental. Au cours de l’Exil à Babylone (586‑538 av. J.-C.), Daniel et quelques-uns de ses amis israéliens n’ont consommé que de l’eau et des légumes, et ils ont ensuite été comparés à des jeunes gens ayant mangé de la « nourriture royale » pendant la même période (nous ne pouvons que supposer ce qu’était le régime alimentaire royal). Après dix jours, le roi Nabuchodonosor a constaté que les jeunes Israéliens avaient l’air en meilleure santé et « sur tous les sujets qui réclamaient de la sagesse et de l'intelligence, et sur lesquels [il] les interrogeait, il les trouvait dix fois supérieurs… ».

Si l’histoire ancienne ne vous impressionne pas, revenons au siècle dernier. En 1910, le People’s Home Medical Book, le guide des homesteaders et des pionniers de l’Ouest qui n’avaient pas accès à des centres urbains pour se faire soigner, indiquait que la première cause de maladie mentale était une « nutrition imparfaite ».

Les scientifiques ont bien relevé cette allégation. Des années 1920 aux abords de l’an 2000, des chercheurs mal orientés ont étudié successivement chaque nutriment, en quête du remède miracle contre la maladie mentale. Beaucoup d’études ont mis en lumière des effets positifs séduisants, particulièrement pour quelques vitamines B, les vitamines C, D et E, ainsi que des minéraux comme le chrome, le fer, le magnésium et le zinc. Cependant, il a fallu attendre le XXIe siècle pour que les scientifiques retournent aux principes fondamentaux de la nutrition humaine et envisagent les besoins physiologiques de l’homme sur un spectre.

Des grandes enquêtes épidémiologiques menées au Royaume-Uni, en Espagne et en Australie ont mis en évidence des liens entre une alimentation saine et une meilleure santé mentale, tout comme des études prospectives en la matière. D’après une étude publiée en 2011 dans PloS One, un mauvais régime alimentaire est annonciateur d’une santé mentale médiocre chez les adolescents. En 2010, les Archives of General Psychiatry ont publié une étude selon laquelle une intervention sur les habitudes alimentaires des adolescents et des jeunes adultes présentant un risque de psychose empêchait la progression des symptômes sur un an.

Pouvons-nous pour autant en conclure que les problèmes de santé mentale peuvent être traités par l’alimentation? De plus en plus de travaux suggèrent que c’est possible, à condition que l’intervention nutritionnelle s’inscrive dans un vaste spectre (plus de remède miracle) et que l’on ne passe pas outre les interactions entre le traitement par l’alimentation et les médicaments.

À quelques exceptions près, on commence à peine à publier des recherches sur les ingrédients multiples. Depuis 2000, les recherches sur les formules se sont accélérées, particulièrement dans le domaine de la santé physique. Cependant, des recherches récentes ont aussi trouvé des éléments probants dans le domaine de la santé mentale. D’après une étude publiée en 2000 dans Psychopharmacology, par rapport à un placebo, une formule à large spectre a permis de réduire l’angoisse dans un échantillon de 80 hommes. En 2011, dans Psychiatric Research, des chercheurs ont fait état de résultats similaires chez les victimes du tremblement de terre qui a frappé la Nouvelle-Zélande en 2010.

La formule à large spectre la plus étudiée dans le monde est canadienne. Baptisée Truehope, elle est essentiellement composée de vitamines et de minéraux, d’acides aminés et d’antioxydants. Les quelque 16 rapports sur son efficacité émanent de chercheurs indépendants du Canada, de Nouvelle-Zélande et des États-Unis. Les études de cas, les plans croisés, les études de série de cas ouverts et les analyses de vastes bases de données indiquent que cette formule semble contenir la promesse d’un traitement pour les symptômes bipolaires et la rage explosive chez les adultes et les adolescents. Les auteurs d’une étude publiée en 2010 dans le Journal of Child and Adolescent Psychopharmacology ont observé chez les sujets ayant pris cette formule une amélioration significativement plus importante des symptômes associés à l’autisme, par rapport aux sujets prenant des médicaments classiques. Dans un cas soigneusement documenté de psychose infantile, le sujet a réagi positivement à l’intervention nutritionnelle, selon une étude présentée en 2009 dans la même revue. Une étude de cas publiée en 2009 dans le Journal of Anxiety Disorders indique que le traitement par les micronutriments est efficace contre le trouble obsessionnel compulsif.

Plusieurs grands essais contrôlés randomisés ont également démontré une incidence sur le comportement violent et antisocial. En 1997, les auteurs d’une étude publiée dans le Journal of Nutritional and Environmental Medicine, et portant sur 62 délinquants incarcérés, ont constaté une différence de 28 % dans les violations des règles entre les sujets ayant reçu un complément quotidien de micronutriments et ceux ayant reçu un placebo. Dans le cadre d’une autre étude publiée en 2000 dans le Journal of Alternative and Complementary Medicine, 80 élèves de six à douze ans ont reçu un complément alimentaire composé d’une vaste gamme de micronutriments ou un placebo. Les enfants ayant pris le complément alimentaire présentaient un taux moyen de comportement antisocial inférieur de 47 % à celui enregistré dans le groupe placebo. Les auteurs d’un essai contrôlé randomisé souvent présenté à tort comme une recherche sur un ingrédient unique (les acides gras essentiels), ont observé une baisse de 35 % des incidents disciplinaires chez 231 jeunes délinquants qui avaient reçu un complément alimentaire composé de 25 vitamines et minéraux, plus des acides gras essentiels, contre une baisse de 6,7 % seulement dans le groupe placebo. Une étude menée aux Pays-Bas et publiée en 2010 dans Aggressive Behavior présente des constatations identiques.

Cependant, malgré toutes ces constatations, le rôle du régime alimentaire dans le traitement et la prévention des maladies mentales fait toujours débat. Les praticiens de la santé naturelle affirment qu’une alimentation saine, souvent accompagnée de compléments alimentaires, peut jouer un rôle essentiel dans la prévention et la guérison des maladies mentales, sans passer par la prise de médicaments. De leur côté, les spécialistes traditionnels de la santé mentale affirment que l’alimentation est une solution trop simpliste.

Toutefois, mettre en avant le rôle du régime alimentaire dans la prévention, la gestion et le traitement n’est pas incompatible avec la psychiatrie. Les médicaments psychiatriques sont importants. Mais selon moi, dans un monde idéal, on commencerait par traiter les patients avec des micronutriments et on utiliserait parfois les médicaments en supplément, et non l’inverse. La psychiatrie peut apprendre beaucoup des autres disciplines médicales qui ont des années d’avance, utilisant les nutriments pour traiter les maladies infectieuses, les blessures et les problèmes intestinaux. C’est le simple bon sens.

La Dre Bonnie Kaplan est psychologue en recherche à la Faculté de médecine de l’Université de Calgary, où elle étudie les liens entre la nutrition et le développement et le fonctionnement du cerveau.