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Troubles d’assimilation

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Pourquoi les soins de santé mentale classiques ont-ils du mal à digérer nos idées sur la nutrition ?

 

Par Jeanette Longfield

 

Pour reprendre une expression populaire, l’idée n’est pas difficile à digérer. Oui, ce que nous mangeons et buvons a évidemment une incidence sur notre cerveau, qui est après tout l’un des plus gros organes du corps humain. Or, contrairement à ce qui se passe pour des organes comme le cœur ou le foie, les pouvoirs publics et les professionnels de la santé ne reconnaissent généralement pas les effets du régime alimentaire sur le cerveau — et donc sur notre manière de penser et d’agir.

Afin de susciter une prise de conscience, notre organisation, Sustain, qui au Royaume-Uni s’attache à promouvoir des pratiques et des politiques agricoles et alimentaires favorisant la santé et le bien-être, a noué un partenariat avec la Mental Health Foundation dans le cadre du projet « Alimentation et santé mentale ». Ensemble, nous avons étudié des documents de recherche examinés par les pairs afin de démontrer, de façon convaincante, que le régime alimentaire influe sur la structuration et le fonctionnement du cerveau. Notre but était de convaincre les décideurs d’intégrer les connaissances sur le régime alimentaire et la santé mentale dans les recommandations classiques en matière d’alimentation et de santé physique.

En 2006, nous avons diffusé nos conclusions auprès de notre public respectif (les responsables des politiques alimentaires pour Sustain et les professionnels de la santé mentale pour la Mental Health Foundation). Ces conclusions ont reçu une couverture médiatique positive à vaste échelle. Les rapports ont confirmé l’absence de nutriments miracles pour la santé mentale et le bien-être. Certains nutriments jouent un rôle important dans le développement et le fonctionnement du cerveau, mais ils ne sont efficaces que si un vaste éventail d’autres nutriments sont également présents, dans les proportions et les quantités adéquates. Parmi ces autres nutriments figurent les corps gras poly-insaturés, particulièrement les oméga‑3; les minéraux comme le zinc, le magnésium et le fer; et les vitamines comme l’acide folique, une palette de vitamines B et les vitamines antioxydantes C et E.

Les éléments susmentionnés font partie du régime alimentaire équilibré qui est recommandé depuis longtemps pour réduire les risques de maladies chroniques, comme les coronaropathies, l’accident vasculaire cérébral, ainsi que certains cancers et diabètes. Il est logique sur le plan de l’évolution que ce type de régime soit bénéfique tant pour la santé physique que la santé mentale. Une alimentation saine peut aussi contribuer à atténuer les symptômes de certaines maladies mentales, renforcer l’efficacité des traitements et réduire les effets secondaires indésirables de certains médicaments.

Cependant, notre étude a démontré clairement qu’à ce jour aucune preuve n’établit que le régime alimentaire peut à lui seul prévenir ou guérir les maladies mentales. Les preuves montrent effectivement que les personnes qui ne consomment pas tous les éléments d’un régime alimentaire sain ou qui ingèrent beaucoup trop de graisses saturées ou d’autres éléments nocifs semblent présenter des risques plus élevés de souffrir d’hyperactivité avec déficit de l'attention, de la maladie d’Alzheimer, de schizophrénie, de dépression ou de comportement antisocial.

Hélas, ce type de régime alimentaire est celui de la plupart des habitants des pays riches (et d’une proportion grandissante de ceux des pays pauvres). Il contient peu de fruits et de légumes; peu de produits à grains entiers, qui proviennent en outre d’une gamme très restreinte de céréales; peu de poissons gras; beaucoup de graisses saturées provenant de viande, de produits carnés et de produits laitiers issus de l’élevage intensif; des combinaisons inconnues (et peut-être difficiles à établir) de produits chimiques alimentaires et agricoles, qui sont soit des additifs intégrés volontairement, soit des résidus incorporés accidentellement.

Ce mode d’alimentation malsain est l’une des principales raisons pour lesquelles les taux de maladies chroniques restent élevés et ceux de maladies mentales semblent augmenter. Malgré les preuves que nous avions réunies, la couverture médiatique positive et le volume grandissant de preuves accumulées depuis nos travaux, nous ne sommes généralement pas parvenus à attirer l’attention des décideurs. À l’époque, nous avions certes recueilli des commentaires assez favorables des pouvoirs publics, mais des recherches récentes effectuées sur Google dans les sites Web des administrations publiques compétentes du Royaume-Uni n’ont donné qu’un seul résultat, qui dénigrait un article de presse de 2009 sur les liens entre la malbouffe et les mauvais comportements chez les adolescents. La situation est similaire avec de nombreux professionnels de la santé qui, sur leur site Web, ne parlent absolument pas du rôle du régime alimentaire dans la santé mentale ou alors le minimisent.

Heureusement, une réaction bien plus positive est venue de nombreux groupes d’entraide et d’associations de santé mentale du Royaume-Uni, qui ont publié d’excellents documents de vulgarisation et mis en œuvre des projets pour aider les personnes ayant des problèmes de santé mentale qui souhaitent améliorer leur régime alimentaire. Comment expliquer cette différence d’attitude?

C’est en partie de notre faute. Nous avons commis l’erreur courante de croire les décideurs quand ils affirmaient fonder leurs décisions sur des preuves scientifiques. Or, il suffit d’un simple coup d’œil sur n’importe quelle politique gouvernementale pour voir que celle-ci n’a, au mieux, qu’un lien ténu avec les preuves. L’argent, le pouvoir lobbyiste qui l’accompagne et la résolution des politiciens à garder leur poste sont des éléments bien plus influents.

Ainsi, bien que quelque quarante années de recherches établissent des liens entre la mauvaise santé physique et nos régimes alimentaires malsains, les décideurs restent esclaves de l’industrie de la malbouffe, et refusent par exemple de protéger nos enfants contre son marketing ou de s’attaquer aux subsides qui rendent les sucres et les graisses si bon marché. Ils sont encore moins disposés à tenir compte de la petite quantité de preuves sur les liens entre alimentation et santé mentale.

Pire encore, le domaine de la nutrition et de la santé mentale a été souillé par des accusations de charlatanisme. Les mêmes recherches Google qui ont révélé l’indifférence des pouvoirs établis ont aussi permis de trouver un nombre incalculable de sites Web commerciaux proposant une profusion de produits, en général des compléments alimentaires, aux propriétés vaguement miraculeuses, voire totalement ridicules. L’un de ces sites a provoqué une telle colère chez les observateurs indépendants qu’un site de vigilance a été spécialement créé pour démonter ses allégations.

Il est clair qu’aucun politicien ne souhaite voir son nom associé à ce genre de controverse, d’où l’absence de politiques. Dès lors, que devons-nous faire? S’il est vrai que la collecte de preuves supplémentaires sera toujours utile, les citoyens devront faire appel à leur expérience et s’exprimer — fort et clair — afin d’exercer un contrepouvoir pour que les décideurs finissent eux aussi par digérer cette idée et faire le lien entre l’alimentation et la santé mentale.

Jeanette Longfield est coordonnatrice à Sustain, « l’alliance pour améliorer l’alimentation et l’agriculture au Royaume-Uni ». Pour en savoir plus, lisez le rapport de Sustain, Food and Mental Health, et celui de la Mental Health Foundation, Feeding Minds.

Bon appétit et bonne santé : les avantages d’une alimentation saine pour la santé mentale

  • Une alimentation saine peut avoir des effets positifs sur la réussite scolaire. Certaines études montrent que les enfants qui prennent un petit déjeuner ont de meilleurs résultats scolaires, au quotidien et à long terme.
  • On a observé une réduction significative des comportements antisociaux chez certains jeunes délinquants ayant reçu des compléments de vitamines, de minéraux et d’acides gras essentiels.
  • Il existe une corrélation entre le niveau de consommation de poissons des habitants d’un pays et les taux de dépression majeure, de dépression postpartum, de troubles affectifs saisonniers et de troubles bipolaires dans sa population.
  • De plus en plus de preuves épidémiologiques indiquent que le régime alimentaire peut être un facteur environnemental reliant la maladie d’Alzheimer avec la quantité de graisses saturées, de vitamines et de minéraux consommés.

Adaptation de Feeding Minds.

Hema Zbogar

Les enquêtes nous disent…

Au cours de notre enquête sur l’alimentation, les 167 répondants nous ont parlé des effets de l’alimentation sur leur santé mentale – et inversement – ainsi que de leurs difficultés à avoir une alimentation saine. Voici ce que nous ont dit les consommateurs et certains professionnels de la santé mentale qui travaillent avec eux :

L’alimentation agit-elle sur votre humeur?

« Quand je mange mal, je n’ai pas beaucoup d’énergie. Je suis en proie à la confusion, à l’indécision et à la morosité, et je m’en veux de ne pas manger plus sainement. »

« Nombre de clients ne font pas le rapprochement entre leur humeur et la consommation de certains aliments. Quand on leur demande l’effet que ces aliments ont sur eux, ils ne peuvent pas répondre. En raison de traumatismes et d’autres problèmes, ils ne font pas le lien entre l’esprit et le corps. »

« Le fait de savoir que l’on a une alimentation saine peut grandement soulager le stress mental, en particulier quand on s’inquiète pour entretenir sa famille. »

« L’alimentation influe sur la manière dont les gens interagissent entre eux et avec le monde. Le partage d’un repas atténue le sentiment d’isolement et de désespoir. Les liens émotionnels qui se nouent autour de la nourriture peuvent être destructeurs, mais aussi constructifs, comme la relaxation que procure la préparation d’un repas, ainsi que la satisfaction de le manger et de le partager avec d’autres. »

Pensez-vous avoir une alimentation saine?
Sur le plan des habitudes alimentaires, 55 % des répondants ont indiqué avoir une mauvaise alimentation, et 25 % avoir « parfois » une alimentation saine. Les 55 % ayant une mauvaise alimentation ont indiqué qu’ils consommaient principalement des plats réchauffables au micro-ondes, des aliments prêts à manger, des boissons gazeuses et du café en grande quantité. Certains répondants ont déclaré manger des produits relativement sains, mais en grande quantité et contenant beaucoup de glucides. Voici ce que nous ont dit quelques personnes sur leurs difficultés à avoir une alimentation saine :

« Je mange beaucoup d’hamburgers et de frites, parce qu’ils coûtent moins cher qu’une salade. »

« J’ai des périodes où je mange sainement et où je fais de l’exercice physique. Parfois, certains évènements de ma vie viennent perturber ma routine ou déclenchent l’angoisse et  la dépression. J’arrête alors mes bonnes habitudes, je mange plus de sucre et d’aliments malsains et je m’isole des autres. Mon énergie m’abandonne et j’ai du mal à me sortir de cette spirale infernale. »

« Je prends des multivitamines. Les fruits sont chers et les légumes pourrissent vite. Donc, si je ne les utilise pas immédiatement, quand je suis déprimée, ils finissent à la poubelle. »

« Je bénéficie de l’aide sociale : après avoir payé mon loyer et mon électricité, il me reste 150 $ pour la nourriture et les autres nécessités de la vie. Je vais à la banque alimentaire, mais les aliments ne sont généralement pas bons et, pour utiliser certains d’entre eux, j’ai besoin d’huile, de beurre, de lait, d’œufs et d’autres choses. »

« Ce que je mange? Hier, de la bière. Aujourd’hui, une soupe à l’eau préparée dans une cuisine collective. Demain, sûrement de la bière parce que je vais voir quelqu’un. Je ne me rappelle pas la dernière fois où j’ai mangé une pomme ou une orange, ni versé du lait dans un thé. »