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Une bonne nutrition

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Ça aide les clients à ne faire qu’une bouchée de leur dépendance

Par Astrid Van Der Broek

 

Ouvrez n’importe quelle revue de santé et de bien-être et vous verrez que toutes ont des titres accrocheurs sur l’alimentation et l’humeur – par exemple, « Les aliments à croquer pour se sentir mieux! » ou « Bien dans sa tête grâce à cinq aliments! »

On connaît la corrélation entre le régime alimentaire et la santé mentale, mais qu’en est-il du rôle de la nutrition dans le rétablissement et la prévention de la rechute chez les personnes aux prises avec la toxicomanie? Quand les clients se heurtent à des problèmes complexes concernant notamment la sécurité du logement, le revenu et les relations familiales, la nutrition est rarement l’une de leurs priorités. Cependant, pour Maureen Tilley, diététiste clinique à l’hôpital de Nouvelle-Écosse à Dartmouth, la nutrition est essentielle. Selon elle, « les recherches montrent qu’une alimentation adéquate pendant le rétablissement contribue à réduire les risques de rechute ».

Cette conclusion ne surprend guère Anne S. Hatcher, spécialiste mondiale de la nutrition et de la toxicomanie et professeure émérite au Center for Addiction Studies du Metropolitan State College de Denver (Colorado). Selon Anne Hatcher, il est rare qu’une personne ayant une consommation abusive d’alcool ou d’autres drogues ait un bon état nutritionnel.

Cela s’explique par le fait que l’alcool et les autres drogues agissent sur l’organisme de façon complexe. Maureen Tilley affirme que ces substances affectent la capacité de l’organisme à assimiler les nutriments et peuvent détruire le tube digestif. Les toxicomanies génèrent également des problèmes qui leur sont propres. Ainsi, les opiacés peuvent provoquer constipations, diarrhées, nausées et vomissements; l’alcool peut provoquer un syndrome de type démentiel et agir sur le taux de glycémie; les stimulants comme la cocaïne peuvent diminuer l’appétit, tandis que la marijuana a l’effet inverse. Même lorsque la dépendance ne porte pas sur une substance, comme pour le jeu problématique, l’alimentation peut poser problème, la personne n’ayant notamment pas assez d’argent pour se nourrir. À ces effets, il faut ajouter les aspects du mode de vie liés à la toxicomanie, qui ont des répercussions sur l’état nutritionnel, comme la prise de repas à heures irrégulières et la priorité donnée à l’achat de drogues plutôt que d’aliments.

De son côté, le rétablissement s’accompagne de problèmes alimentaires qui lui sont propres. Au début, les clients ont souvent des envies de sucré, de caféine et de produits gras. Certains ont des problèmes de suralimentation, et d’autres de sous-alimentation. Maureen Tilley affirme qu’aider les clients à normaliser leurs habitudes alimentaires afin qu’ils consomment tous les nutriments dont ils ont besoin contribue à lutter contre les carences. Elle précise que, pendant le rétablissement, la normalisation donnera aux gens un meilleur niveau d’énergie, contribuera à nourrir leur cerveau et les aidera à gérer les changements d’humeur dus à la détoxification et à la longue carence en nutriments.

Pour amener un client à normaliser ses habitudes alimentaires, il faut inciter celui-ci à le vouloir et lui fournir une éducation en la matière. Selon Amanda Schwartz, diététiste en chef à CAMH (Toronto), étant donné que les clients doivent gérer leur dépendance et la détoxification, ils ne sont peut-être pas prêts à s’occuper en même temps de leur régime alimentaire ou de leur nutrition. Elle affirme qu’il est possible que les clients ne sachent pas par où commencer et qu’il s’agit donc essentiellement d’une question de rééducation. Comme nombre de clients n’ont jamais appris à cuisiner ou sont intimidés par la cuisine, ils achètent des plats surgelés.

Cependant, pour que l’alimentation saine joue un rôle dans le rétablissement, il ne suffit pas de savoir se débrouiller en cuisine ou de connaître les aliments à éviter. Nombre de clients rencontrent des obstacles externes à une alimentation saine. Amanda Schwartz affirme que l’argent est un problème — beaucoup de ses clients sont confrontés à l’insécurité alimentaire et comptent donc sur les banques alimentaires, qui fournissent peu de produits frais. Elle ajoute qu’une grande majorité de ces personnes vivent dans des foyers ou des maisons d’hébergement collectif, où elles ne maîtrisent pas le contenu de leur assiette.

L’absence de maîtrise sur le choix des aliments s’étend aux hôpitaux, où l’aspect gustatif pose aussi problème. Les hôpitaux doivent suivre les normes de nutrition fédérales et provinciales, qui visent la satisfaction des besoins diététiques, mais cela ne signifie pas pour autant que les repas conviennent au goût de chacun. Jan Klizs, conseillère en nutrition à la Victoria Cool Aid Society de Colombie-Britannique, qui s’occupe des adultes sans abri, affirme que « Les hôpitaux font face à des restrictions budgétaires, la plaie de la production alimentaire […] Ils s’occupent de patients atteints de maladies aiguës et de personnes de cultures différentes, ce qui rend la tâche très difficile. »

Dans ce contexte, quelle est la place des cliniciens, qui n’ont pas de formation en nutrition et qui n’ont peut-être pas accès à un spécialiste en la matière? Selon Amanda Schwartz, « Aucun diététiste ne laisserait une personne autre qu’un diététiste évaluer les carences nutritionnelles, mais j’ai toujours dit aux praticiens que nous n’avions pas le monopole du Guide alimentaire canadien. C’est déjà un bon début, par exemple, d’apprendre à faire des portions appropriées. Vous pouvez utiliser le Guide pour déterminer si vos clients se nourrissent sainement. Tout le monde n’a pas accès à un diététiste, mais l’un des principaux facteurs de prévention de la rechute est de s’alimenter toutes les trois à quatre heures afin de bien gérer sa glycémie. »

La simple évocation du régime alimentaire dans le cadre d’une évaluation constitue une étape importante vers l’intégration de la nutrition dans le rétablissement. Les cliniciens peuvent aussi surveiller les symptômes révélateurs d’un problème (lire l’encadré « Le rétablissement au menu »). Pour les centres de rétablissement qui ne disposent pas de diététiste en interne, Jan Klizs suggère le recours à des consultations et à un soutien externes en matière de nutrition. Selon elle, « le réseautage communautaire est vraiment important et nous devons aider nos clients ayant des problèmes d’insécurité alimentaire ». Elle ajoute que « Nous devons savoir où et quand les clients peuvent accéder à la nourriture, que ce soit dans une banque alimentaire, à la soupe populaire, dans un centre d’accueil communautaire, ou ailleurs. »

Anne S. Hatcher encourage les cliniciens et les clients à se rappeler qu’à l’instar du rétablissement, l’amélioration de la nutrition ne se fait pas du jour au lendemain. « Le rétablissement est un processus, reprend-elle — il a fallu beaucoup de temps pour arriver où vous en êtes aujourd’hui et modifier votre régime alimentaire ne vous permettra pas de retrouver immédiatement une bonne santé et de repartir sur le bon chemin. » Cependant, les cliniciens qui reconnaissent le rôle du régime alimentaire peuvent prendre des mesures qui aideront leurs clients sur la voie du rétablissement et d’une meilleure santé.

Les recettes du rétablissement : conseils pour parler de nutrition avec ses clients

Même si les diététistes ne sont pas favorables à ce que l’on permette aux cliniciens de mener des évaluations nutritionnelles complètes, ces derniers peuvent poser des questions clés et rechercher certains signes de problèmes nutritionnels. Pour les y aider, nos spécialistes en nutrition donnent quelques conseils :

  • « Posez une question simple comme : ‘Avez-vous mangé aujourd’hui?’ Quand vous rencontrez vos clients, soyez attentifs aux gargouillis stomacaux » — Jan Klizs.
  • « Demandez à votre client s’il a eu récemment un gain ou une perte de poids ou des diarrhées. Posez-lui d’autres questions comme : ‘Avez-vous des infections récurrentes? Vos blessures ont-elles du mal à guérir? Avez-vous des antécédents de fracture? Avez-vous anormalement soif? Avez-vous souvent envie d’uriner?’ » — Jan Klizs.
  • « Observez des signes physiques comme l’enfoncement des globes oculaires dans leur orbite, la saillie d’une clavicule, une perte de cheveux et une altération de la peau. Si un client dit ‘Je me sens toujours fatigué’, cela pourrait être le signe d’un problème nutritionnel. » — Amanda Schwartz.
  • « Posez des questions sur des changements physiques plus subtils. Une sensibilité à la lumière ou des difficultés à s’adapter aux variations de luminosité peuvent indiquer des carences nutritionnelles. Il existe d’autres signes, comme se faire facilement des ecchymoses ou saigner des gencives » — Anne S. Hatcher.
  • « Découvrez où mangent vos clients et qui prépare leurs repas. En effet, les personnes dépendantes peuvent avoir tendance à consommer des aliments prêts à manger ou tout ce qui est pratique plutôt que des aliments sains. » — Anne S. Hatcher.

Les enquêtes nous disent…

Pour notre enquête sur l’alimentation, nous avons interrogé 33 personnes présentant des problèmes de toxicomanie. Ces personnes nous ont parlé des obstacles qu’elles rencontraient pour manger sainement et de l’aide que pouvaient leur apporter les travailleurs de première ligne.

Quels obstacles rencontrez-vous pour manger sainement?

« L’alimentation n’est pas une priorité; l’argent sert à nourrir les passions, pas le ventre. »

« J’ai été aspirée dans le cycle ‘me droguer, faire le trottoir, négocier les tarifs, recommencer’. Ma dépendance est devenue ma première préoccupation; la nourriture est devenue secondaire. »

« J’engloutis énormément de glucides et de grandes quantités d’aliments pour essayer d’éviter de boire. Quand je bois, l’alcool attise mon appétit et j’ai du mal à résister aux aliments gras. »

« L’alcool me remplissait de calories. Donc, je n’avais plus d’appétit pour la nourriture. »

« La toxicomanie compromet votre capacité à préparer vos repas et votre envie de le faire. »

« Malheureusement, pour moi, il n’est pas aussi facile de préparer une salade saine que de traverser la rue pour aller boire une bière au bar. »

Que peuvent faire les conseillers en toxicomanie pour vous aider à manger plus sainement?

« Si votre toxicomanie est profonde et que votre santé mentale n’est pas brillante, vous ne vous sentez pas en assez bonne forme pour aller à la soupe populaire ou dans une banque alimentaire. C’est pourquoi les travailleurs doivent être plus proactifs » — un répondant. D’autres répondants ont proposé quelques solutions en la matière :

« Distribuer des aliments sains aux séances collectives sur la toxicomanie et faire un peu d’éducation sur l’alimentation saine à chaque séance. »

« Proposer un menu sain dans les locaux. Utiliser le budget du programme [traitement] pour acheter des aliments sains, plutôt que du café. »

« Aider les clients à comprendre qu’une alimentation saine peut contribuer à leur bien-être général et réduire les méfaits de certaines substances. »

« Beaucoup de conseillers en toxicomanie ont eux-mêmes de mauvaises habitudes alimentaires et souffrent de dépendance (le tabac). Comment peuvent-ils nous apprendre à bien manger alors qu’ils ne le font pas eux-mêmes? »