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Dans la tête des ados

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Pourquoi l’adolescence est parfois si déconcertante

par Angela Pirisi


« C’était la meilleure des époques, c’était la pire des époques… » Cette phrase par laquelle Charles Dickens ouvre Un conte de deux villes pourrait à elle seule résumer l’adolescence. L’adolescence est l’époque de la vie où l’esprit d’aventure et de découverte se mêle maladroitement à l’étourderie, la recherche de sensations fortes, l’intensité des émotions et le « manque de jugeote ».

De nouveaux points de vue sur le comportement adolescent apparaissent au fil des avancées dans la compréhension du cerveau de l’adolescent. Ces dix dernières années, essentiellement grâce aux progrès de la technologie de l’imagerie, la science a commencé à expliquer le comportement déconcertant des adolescents, qui laisse perplexes parents et professionnels de la santé.

Tout adulte sait qu’il est agaçant et difficile de vivre dans une maison en complète rénovation. C’est exactement la situation que traversent les adolescents — sauf que tout se passe dans leur cerveau. On a longtemps pensé que le cerveau humain était, sur le plan structurel, définitivement formé à la petite enfance. Or, des recherches récentes ont montré que ce n’était pas le cas.

« On pensait que tous les changements majeurs dans le cerveau se produisaient jusqu’à six ans, parce qu’à cet âge le cerveau a atteint presque 95 pour cent de son poids adulte », affirme la Dre Jean Clinton, psychiatre de l’enfance et de l’adolescence et professeure clinique agrégée au département de psychiatrie et des neurosciences comportementales de l’Université McMaster à Hamilton (Ontario). Cependant, des travaux novateurs commencés à la fin des années 1990 par le Dr Jay Giedd, neuroscientifique aux National Institutes of Health de Bethesda (Maryland), ont démontré le contraire. Le Dr Giedd a mené une étude longitudinale consistant notamment à réaliser tous les deux ans un examen par IRM du cerveau de jeunes. Il a ainsi constaté un changement dans le rapport entre matière grise et matière blanche. « D’autres chercheurs ont donc commencé à étudier les changements structurels du cerveau des adolescents, et ces changements sont profonds », explique la Dre Clinton.

Tout adulte sait qu’il est agaçant et difficile de vivre dans une maison en complète rénovation. C’est exactement la situation que traversent les adolescents — sauf que tout se passe dans leur cerveau.

La Dre Deborah Yurgelun-Todd, directrice du laboratoire de neuroimagerie cognitive au Brain Institute de l’Université de l’Utah, constate ces profonds changements. Selon elle, « le cerveau a le même poids à douze ans et à dix-huit ans, mais la manière dont le tissu fonctionne et dont il est sculpté est différente. » À douze ans, le cerveau a peut-être 95 pour cent de son poids définitif, mais il n’est qu’à mi-chemin de son processus de maturation, qui continue jusqu’à 24 ans environ.

Que se passe-t-il donc dans la tête des jeunes? Les principaux changements concernent ce que l’on appelle la prolifération et l’élagage des neurones. La matière grise, ou « la partie pensante du cerveau » comme l’appelle le Dr Giedd, continue à s’épaissir tout au long de l’enfance, jusqu’aux environs de la puberté (11 ans chez les filles et 12 ans chez les garçons). À la puberté, le cerveau a fait pousser des milliers de nouvelles connexions neuronales, un peu comme les branches d’un arbre. L’étape suivante est marquée par l’élagage des nouvelles connexions, et donc l’amincissement de la matière grise — en résumé, les connexions qui sont utilisées se renforcent et celles qui le sont moins sont éliminées définitivement.

Les changements structurels qui façonnent le comportement adolescent se produisent dans de nombreuses régions du cerveau, mais trois méritent particulièrement de l’attention : le noyau accumbens (responsable du comportement de recherche de récompense), l’amygdale et le cortex préfrontal. Selon la Dre Clinton, « les enfants sont fabuleux parce qu’ils développent de nouvelles compétences et capacités, mais ils sont aussi très difficiles à vivre parce que leur système de recherche de récompense et celui de recherche de sensations fortes sont en construction, de même que la fonction exécutive (qui se développe plus tard que la recherche de sensations fortes) ». « Il existe donc un décalage entre la recherche de récompense et la prise de temps pour réfléchir. » La Dre Clinton précise que c’est ce décalage entre l’acte et la réflexion qui est à l’origine d’un grand nombre de blessures et de décès accidentels chez les jeunes.

Comme le noyau accumbens est encore immature à l’adolescence, il recherche une excitation maximale pour un effort minimal, ce qui explique pourquoi le jeu vidéo est une activité si prisée des adolescents. L’amygdale est responsable des réponses émotionnelles, notamment du comportement explosif souvent associé aux tumultes de l’adolescence. Elle entre pour ainsi dire en « surrégime » pendant l’adolescence — en fait, des études montrent que les adolescents recourent énormément au traitement émotionnel, c’est-à-dire qu’ils regardent les choses à travers l’optique de l’émotion, là où les adultes s’appuient sur la raison. Le cortex préfrontal, la partie du cerveau responsable du jugement, connaît lui aussi des changements, mais il est la tortue de la course. Bien qu’il régisse la planification, l’établissement des buts et la prévision des conséquences des actes, il est la dernière partie du cerveau à arriver à maturité, ce qui signifie que la logique est reléguée au second plan, derrière les réactions viscérales.

Les résultats d’une étude dans laquelle les adolescents ont réalisé le test d’interférence de Stroop (qui évalue la capacité à ne pas tenir compte d’un stimulus perturbateur) ont révélé un changement lié à l’âge dans le cortex préfrontal. « À mesure que vous devenez mature de 8 à 18 ans, votre capacité à concentrer votre attention s’améliore. Grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, nous avons montré que les différences d’activation de certaines régions du cerveau sont liées à cette amélioration », affirme la Dre Yurgelun-Todd. « Ces conclusions concernent davantage les processus cognitifs qu’affectifs ou émotionnels, mais elles restent complètement liées aux différences au niveau de l’humeur et de la capacité à adapter l’affect, car c’est ce changement dans le cortex frontal qui améliore progressivement vos capacités de jugement. »

Le dynamisme du cerveau à l’adolescence et les changements qui s’y produisent sont à l’origine de l’accroissement du potentiel du cerveau, mais aussi de la vulnérabilité de celui-ci aux évènements néfastes. Par exemple, des études ont révélé que les troubles anxieux, le trouble bipolaire, la dépression, les troubles de l'alimentation, les psychoses (y compris la schizophrénie) et l’abus d'alcool ou d'autres drogues apparaissent généralement à l’adolescence.

Le dynamisme du cerveau à l’adolescence et les changements qui s’y produisent sont à l’origine de l’accroissement du potentiel du cerveau, mais aussi de la vulnérabilité de celui-ci aux évènements néfastes.

Les changements neurobiologiques qui font partie du développement normal de l’adolescent semblent coïncider avec l’émergence des maladies mentales. Par exemple, le passage de la prolifération des neurones à l’élagage de ceux-ci au début de l’adolescence coïncide avec une période de plus grande vulnérabilité à la schizophrénie. Le Dr Martin Teicher, directeur du programme de recherche en biopsychiatrie du développement de l’Hôpital McLean à Belmont (Massachusetts), suggère dans son étude que l’élagage des neurones qui est censé contribuer à affiner le fonctionnement du cerveau pourrait en fait révéler une déficience congénitale chez les personnes atteintes de schizophrénie. D’un autre côté, l’élagage des neurones dans le néostriatum semble coïncider avec une diminution de l’apparition de l’hyperactivité avec déficit de l'attention et du syndrome de Gilles de La Tourette à l’adolescence.

Cependant, le Dr Martin Alda, spécialiste des troubles de l'humeur et professeur de psychiatrie à l’Université Dalhousie à Halifax (Nouvelle-Écosse), conteste l’idée selon laquelle la maladie mentale commence souvent à l’adolescence. Actuellement, le Dr Alda et la Dre Anne Duffy, elle aussi professeure de psychiatrie à l’Université Dalhousie, mènent des recherches qui s’intéressent de manière prospective aux enfants ayant des risques génétiques de troubles bipolaires. Leurs recherches suggèrent que ces enfants développent souvent certains symptômes avant l’adolescence, mais que ceux-ci ne sont pas des symptômes classiques et peuvent donc ne pas répondre aux critères de diagnostic. « Les enfants peuvent présenter des symptômes précoces de trouble bipolaire, comme des troubles du sommeil ou des angoisses périodiques, mais ce n’est qu’à l’adolescence qu’ils développent généralement les symptômes de dépression, et seulement à la fin de l’adolescence et au début de l’âge adulte qu’ils développent des symptômes de manie ou d’hypomanie », affirme le Dr Alda. « Il semble que quelque chose se passe déjà dans le cerveau, mais l’expression comportementale dépend de l’âge de la personne. »

La Dre Yurgelun-Todd convient que la maladie mentale peut souvent progresser jusqu’à ce que les symptômes deviennent suffisamment manifestes pour être diagnostiqués à l’âge adulte. Elle explique : « Autrefois, nous pensions que nombre des maladies mentales graves étaient davantage des problèmes d’adulte; aujourd’hui, nous savons que ces maladies mettent un certain nombre d’années à se manifester. Par exemple, la plupart des personnes vivent en moyenne sept ans avec un trouble bipolaire avant de rechercher une aide médicale. »

Le rôle des hormones dans la maladie mentale est moins bien connu, selon le Dr Alda, qui ajoute : « Étant donné que les hormones en général, notamment les cortisols et les hormones sexuelles, interviennent dans la régulation de l’humeur, il est raisonnable de supposer qu’elles jouent un certain rôle, mais on ne sait pas exactement lequel. » Ce que l’on sait, d’après les données, c’est que la schizophrénie se développe, en moyenne, quatre ans plus tôt chez les hommes que chez les femmes et que les femmes souffrent davantage de dépression vers le milieu de la puberté que les hommes, selon un rapport de deux pour un — ce rapport étant égal avant la puberté.

Selon la Dre Yurgelun-Todd, ce que l’on ne connaît pas et qui manque dans les recherches, ce sont des données longitudinales qui pourraient montrer exactement ce qui se passe dans le cerveau sur un plan structurel et fonctionnel avant les premiers symptômes ou le premier épisode de maladie mentale. Une autre difficulté consiste à démêler l’interaction entre l’augmentation des hormones, les changements structurels du cerveau et l’évolution de l’environnement psychosocial qui semblent coïncider pendant l’adolescence.

L’adolescence semble également être une période unique de vulnérabilité aux problèmes liés à la consommation d'alcool ou d'autres drogues. Selon la Dre Yurgelun-Todd, « comme l’adolescence est une période de grosse prise de risques et de témérité, elle offre beaucoup de possibilités, mais c’est aussi une période de comportements négatifs à risques élevés, comme l’abus d'alcool ou d'autres drogues. »

Les risques d’altération du développement structurel sont plus élevés à l’adolescence, et les évènements neurotoxiques qui pourraient être liés à l’abus d'alcool ou d'autres drogues sont plus importants à cette période qu’à l’âge adulte.

L’immaturité du cortex préfrontal, qui est le siège du jugement, rend les adolescents plus impulsifs et plus susceptibles de s’essayer à l'alcool ou à d'autres drogues. La Dre Clinton explique que le noyau accumbens, qui intervient dans la recherche de récompense, pousse probablement les adolescents à se tourner vers des activités procurant une récompense maximale pour un effort minimal — en deux mots, une euphorie facile — et à vouloir renouveler l’expérience. Grâce à l’alcool, les adolescents se sentent plus désinhibés socialement, ce qui les conduit à prendre encore plus de risques.

La consommation elle-même d'alcool ou d'autres drogues peut modifier le développement du cerveau. La probabilité de dommages cérébraux varie selon l’âge : plus le cerveau est jeune, plus les dommages sont importants. « Les risques d’altération du développement structurel sont plus grands à l’adolescence », affirme la Dre Yurgelun-Todd, qui ajoute « et les évènements neurotoxiques qui pourraient être liés à la consommation d'alcool ou d'autres drogues sont plus importants à l’adolescence qu’à l’âge adulte. »

La bonne nouvelle est que les changements du cerveau peuvent être dirigés dans un sens ou redirigés dans un autre, un peu comme on guide l’accroissement de la vigne le long d’un treillis. La plasticité du cerveau signifie que le plan définitif de celui-ci peut être considérablement influencé par l’expérience. Ainsi, la Dre Clinton affirme que nous pouvons accélérer le développement de la fonction exécutive, mais que les normes sociétales doivent également se débarrasser de cette période prolongée que nous appelons adolescence. Selon elle, « nous devons repenser notre manière de considérer l’adolescence. » La Dre Clinton ajoute : « Dans d’autres cultures, où les jeunes reçoivent des responsabilités, entretiennent des liens avec les autres générations et ont un but bien précis dans la société, cette période prolongée que nous appelons adolescence n’existe pas et le taux de comportement à risque est plus faible. »

La Dre Clinton souligne que les personnes du secteur des soins de santé mentale qui travaillent régulièrement ou occasionnellement avec des jeunes « doivent savoir que le cerveau d’un adolescent subit des changements qui sont étroitement liés à certains des comportements difficiles que nous observons — que le concept du cerveau en construction est essentiel. Par exemple, la planification et l’organisation sont en construction et la fonction exécutive peut ne pas se développer avant l’âge de 25 ans ». La Dre Clinton affirme que le fait de savoir cela est utile quand des clients adolescents arrivent en retard à leur rendez-vous ou sans leur carte Santé pour la quatrième fois consécutive. « Ce que l’on pense influe sur ce que l’on ressent et sur ce que l’on fait. Si nous considérons qu’il s’agit en fait d’une “compétence en développement”, nous pouvons aider l’adolescent à élaborer des stratégies d’organisation, au lieu de penser qu’il ne respecte pas les règles. »

La Dre Yurgelun-Todd apporte un certain éclairage sur le fait de travailler avec des jeunes ayant des problèmes liés à l’alcool ou d’autres drogues. Elle affirme : « Leur degré de dépendance et leur âge auront une incidence sur leur traitement cognitif-émotionnel. Vous ne pouvez donc pas supposer que vous travaillez avec quelqu’un qui peut discuter avec vous de la même façon qu’une personne n’ayant pas ce genre de problèmes ». Selon elle, « si une personne consomme de l’alcool ou d’autres drogues depuis un certain temps, sa capacité à décrypter l’affect, à se concentrer et à recanaliser son énergie sera limitée. »

La Dre Yurgelun-Todd donne d’autres conseils pour s’occuper des jeunes, en particulier de ceux ayant des problèmes de santé mentale ou de consommation d’alcool ou d’autres drogues : « Simplifier exagérément les messages et les répéter souvent est certainement la meilleure façon de travailler avec ces personnes. Si vous perdez les dix derniers pour cent de chaque phrase que vous entendez, que recevez-vous comme message au final? Si vous avez un problème d’attention, vous n’entendez pas tous les mots ou vous ne les interprétez pas de la même façon. La durée d’attention varie, la motivation pour essayer d’aller mieux varie — et ceci est également vrai pour des adolescents en bonne santé par rapport aux adultes. »

Voici plus d’un siècle, G. S. Hall, un éminent psychologue, a décrit l’adolescence comme une période de tumulte et de stress exacerbés. La question est : qu’est-ce qui permet à un jeune de traverser ce tumulte sans encombre? Les recherches de plus en plus nombreuses sur le cerveau tentent de répondre à cette question en étudiant ce qui se passe dans le processus de développement normal, en recherchant ce qui peut dysfonctionner et de quelle manière. La Dre Yurgelun-Todd affirme qu’il ne faut cependant pas être trop prétentieux et conclut : « Nous devons être prudents sur la quantité de choses que nous pensons savoir. Nous savons que le cerveau change, qu’il n’est pas totalement mature et qu’il a une certaine capacité de récupération, mais il nous reste encore beaucoup à apprendre. »