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Cerveau et architecture 

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Les liaisons constructives

par Linda Hossie

 

Questions et réponses

 

Depuis des siècles, les architectes se fondent sur leur intuition et leur expérience pour créer des environnements générant une réaction bien précise chez les gens qui utilisent l’espace. Aujourd’hui, la neuroscience pourrait changer cette situation. La capacité à concevoir l’environnement de manière à susciter une réaction neurologique particulière devient progressivement une science, éperonnée par le travail de l’Academy of Neuroscience for Architecture (ANFA), seul organisme au monde qui se consacre à l’étude des liens entre le cerveau et l’architecture.
La Dre Eve Edelstein, présidente d’Innovative Design Science, professeure à la NewSchool of Architecture and Design de San Diego et associée de recherche[CLM1]  à l’ANFA, est une figure majeure de ce mouvement du design fondé sur les preuves. Avec d’autres spécialistes du domaine, cette diplômée en neuroscience et en architecture réunit un ensemble de preuves qui aidera les architectes à concevoir des bâtiments en phase avec les besoins des personnes qui les utilisent. La Dre Edelstein a expliqué dans CrossCurrents la portée de la neuroarchitecture pour les établissements de santé mentale et de traitement de la toxicomanie.

Pouvez-vous citer des exemples de liens entre le cerveau et l’architecture?
La luminosité offre un exemple parfait. La recherche scientifique a découvert au fond de la rétine des cellules qui ne sont pas utilisées pour la vision. Ces cellules captent les changements de l’intensité lumineuse tout au long de la journée et communiquent l’information directement à l’horloge du cerveau. Elles règlent l’horloge biologique, la réponse du cerveau à l’écoulement du temps dans la journée. Il est très intéressant d’observer les effets que peut avoir une perturbation du rythme circadien sur de nombreux aspects du fonctionnement mental, de la santé mentale, du fonctionnement biologique et de la santé physique.
Nous pouvons nous demander si l’architecture de nos bâtiments permet aux gens, et particulièrement à ceux qui passent beaucoup de temps à l’intérieur, d’être exposés adéquatement au cycle naturel de la lumière. On estime que les travailleurs et, bien entendu, les patients hospitalisés, passent de 80 à 90 pour cent de leur temps à l’intérieur. Si nos bâtiments ne permettent pas une exposition adéquate au cycle de la lumière naturelle, les systèmes endocriniens qui sont activés par la lumière du jour peuvent être perturbés, y compris les hormones commandant les réponses au stress. Des études ont établi des liens entre le manque de sommeil, la dépression et la quantité d’exposition quotidienne à la lumière. Cette preuve issue de la neuroscience confirme ce que les architectes savent d’intuition à propos de l’accès à la lumière par l’intermédiaire des fenêtres et d’autres éléments.

En quoi les découvertes de la neuroscience influent-elles sur l’architecture et le design dans le secteur des soins de santé?
J’ai fait partie de l’équipe qui s’est occupée du nouveau design du Centre de soins de santé St‑Joseph de Hamilton, un hôpital de santé mentale de l’Ontario. Nous avons utilisé les recherches sur la luminosité pour concevoir l’ensemble du bâtiment. Nous avons notamment proposé un jardin permettant à la lumière naturelle d’entrer dans le bâtiment et d’en baigner les côtés. Nous avons également mis en place des stratégies d’orientation en utilisant des atriums de tailles et de formes différentes afin que les gens sachent où ils se trouvent en se repérant simplement à la lumière entrant dans l’atrium. Nous avons aussi créé des jardins d’hiver, des atriums à plusieurs niveaux au milieu du bâtiment pour que les gens puissent s’y asseoir, observer et profiter de la lumière naturelle à longueur d’année.

Le design actuel semble beaucoup s’attacher à la création d’un environnement apaisant. La neuroscience soutient-elle cette tendance?
En neuroscience, nous observons les réactions de stress et les changements hormonaux. Les effets apaisants sont liés à des facteurs comme le niveau de bruit. Il existe des relations intéressantes entre le son, les facteurs de stress liés au bruit indésirable et les réactions cardiaques et les variations du taux de cortisol. Les études sur la circulation routière nocturne montrent par exemple que l’augmentation du taux de cortisol et les changements du cycle normal du cortisol sont liés au niveau de bruit. Le fait d’avoir une vue et un accès à des espaces extérieurs semble influer sur la santé physique et mentale en agissant sur le rythme cardiaque et le niveau de stress. Nous disposons de peu d’études empiriques approfondies, mais ensemble celles-ci permettent de dégager une tendance et, dans certains cas, indiquent fortement que le design a des incidences biologiques et neurologiques bien réelles.

La neuroarchitecture joue-t-elle un rôle dans le design des établissements psychiatriques?
Il est utile d’examiner les preuves scientifiques que nous apportent la biologie et la psychiatrie. La difficulté consiste à traduire l’information de manière à ce qu’elle puisse être utilisée par un designer. Quand j’ai enquêté auprès des cliniciens du Centre de soins de santé St-Joseph, je les ai interrogés sur différentes affections psychiatriques et sur les besoins connexes. Il existe clairement un continuum de besoins, qui dépend de la personne et de son état d’acuité. On trouve chez chaque individu une multitude de besoins qui changent au fil du temps. Cela vaut pour chacun de nous. Nos besoins changent tout au long de la journée, au fil du temps, en fonction de notre état de santé ou des tâches que l’on nous demande d’exécuter. La difficulté, pour les architectes, est d’intégrer la flexibilité à leur design. Je pense que les gens ont besoin de flexibilité, et que c’est ce qu’ils attendent, en termes d’espace social, de luminosité, de calme, de température, d’odeurs et de couleur. Si l’on respecte la dynamique de ces besoins, nous pouvons guider l’architecture dans la bonne direction.

Beaucoup d’établissements psychiatriques commencent à adopter le système des chambres individuelles et des aires d'agrément communautaire pour des activités comme la cuisine et la prise des repas. Les recherches sur le cerveau ont-elles apporté des preuves qui justifient cette tendance?
Beaucoup de chercheurs ont examiné les effets de la promiscuité, de l’intimité et de la maîtrise, mais il est difficile de dégager des statistiques significatives dans de petites études. Cependant, on a relevé quelques constatations intéressantes sur l’incidence de l’isolement sur la dépression, l’accroissement de l’affect négatif induit par l’isolement et l’augmentation de l’aspect positif résultant de la présence d’un partenaire social. Selon une étude portant sur les grandes salles communes dans les hôpitaux, les gens avaient tendance à s’isoler davantage, mais pas dans les endroits possédant des chambres individuelles.

Les établissements psychiatriques ont l’habitude d’utiliser les chambres d’isolement pour calmer les patients agités. Les recherches sur le cerveau ont-elles trouvé des preuves indiquant que ce genre d’environnement a effectivement des effets apaisants?
J’ai trouvé une étude faisant état d’une augmentation des facteurs de risque cardiaque, même chez les personnes n’ayant aucun antécédent de problème dans ce domaine. Cependant, cette question est extrêmement complexe. Elle est également liée à l’incidence que peut avoir l’isolement d’une seule personne sur les autres patients. Sur le plan du design, la question est la suivante : « Comment créer un espace qui est adapté à la fois aux personnes agitées et à ses autres utilisateurs? » Si nous avions suffisamment de personnel et d’espace pour gérer les situations, y compris les crises, la tâche serait plus facile. En fait, le designer peut se demander ce que sont les réponses physiologiques au niveau le plus simple de l’être humain, afin d’organiser l’espace de manière à réduire l’état d’agitation. Nous savons que le bruit a un lien avec l’agitation, et il est prouvé que l’éclairage a également un lien, particulièrement chez les personnes souffrant de démence.

Les infirmières du Centre de soins de santé St-Joseph m’ont raconté une anecdote très intéressante. L’établissement existant avait des balcons extérieurs, des vérandas sûres pour les patients avec ouverture vers l’extérieur. Les infirmières m’ont dit : « Nous n’avons pas besoin de chambre d’isolement, parce que si les patients commencent à se sentir agités, ou si nous les trouvons agités, notre première réaction est de leur conseiller d’aller s’asseoir dehors un petit moment. » Cette anecdote apporte des preuves empiriques de certains résultats de recherche à propos des effets apaisants de la nature et d’un accès à l’extérieur.

La place de l’esprit

L’architecture influe non seulement sur la manière dont nous percevons le monde, mais aussi sur celle dont nous interagissons avec lui. Voici ce que nous apprennent les études réalisées à ce jour :

Intimité et comportement agressif. Les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer qui résident dans une chambre individuelle contenant leurs affaires personnelles se montrent moins agressives et angoissées et présentent moins de symptômes psychotiques.
(« Environmental correlates to behavioral outcomes in Alzheimer’s special care units », The Gerontologist, 2003)

À la lumière des faits. Les résidents des maisons de retraite qui vivent dans des bâtiments recevant beaucoup de lumière naturelle présentent un déclin cognitif plus faible que les personnes vivant dans des bâtiments moins bien exposés à la lumière.
(« Use of bright lighting in senior care facilities associated with some improvement in dementia symptoms », Journal of the American Medical Association, 2008)

L’apaisement des esprits. La lumière vive semble stimuler la cognition, mais elle entrave la relaxation et l’ouverture à autrui. Selon une étude menée par des conseillers scolaires, les élèves interrogés dans une pièce ayant un éclairage doux se sont sentis plus détendus, ont eu une opinion plus favorable à l’égard du conseiller et se sont davantage exprimés que les élèves interrogés dans une pièce ayant un éclairage vif.
(« The effects of interior design on communication and impressions of a counselor in a counseling room », Environment & Behavior, 2006)

Un angle d’attaque. Selon une étude de la Faculté de médecine de Harvard, les personnes à qui l’on a montré des photos d’objets de la vie quotidienne comme des divans et des horloges ont préféré les objets aux bords arrondis à ceux ayant des bords anguleux. Les chercheurs supposent que notre cerveau est « programmé » pour rejeter les formes anguleuses parce que nous les percevons comme dangereuses.
(« Humans prefer curved objects », Psychological Science, 2006. http://barlab.mgh.harvard.edu/papers/Curved2006.pdf)

Parfois, le désordre a du bon. Selon une étude du Michigan Institute of Technology et du National Institute of Mental Health des États-Unis, un large éparpillement d’objets dans une pièce rend le lieu plus mémorable et crée un sentiment rassurant de familiarité.
(« Neuroscience and architecture: Seeking common ground, » Cell, 2006. www.cell.com/abstract/S0092-8674(06)01304-3)

Attention aux plafonds. La hauteur du plafond d’une pièce influe sur la manière dont une personne traite les données. Un plafond bas favorise une plus grande attention aux détails tandis qu’un plafond haut encourage la pensée abstraite et la créativité.
(« The influence of ceiling height: The effect of priming on the type of processing that people use », Journal of Consumer Research, 2007.www.carlsonschool.umn.edu/assets/71190.pdf)

La vie en vert. Selon des études menées sur des enfants et des étudiants universitaires, la vue sur un environnement naturel améliore la concentration. D’après d’autres études, l’observation d’un environnement urbain nécessite un effort cognitif plus important que celui de regarder un environnement naturel.
(« Effects of school design on student outcomes », Journal of Educational Administration, 2009; « The cognitive benefits of interacting with nature », Psychological Science, 2008)

Hema Zbogar