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Ceci est bien plus qu’un divan

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Le cabinet du thérapeute influe-t-il sur le processus thérapeutique ?

par Anne Ptasznik

Selon le Dr David Dorenbaum, psychiatre et psychanalyste, pour faciliter « l’expression de soi » qui a lieu pendant la thérapie, il est important de donner une « potentialité à l’espace ». Il affirme : « Cet espace n’est guère différent de celui dans lequel les enfants jouent, qui est un lieu d’imagination et de créativité, un lieu qui ouvre la voie à d’infinies possibilités. »

Pendant des années, le divan de l’analyste freudien a été le symbole par excellence de l’intérieur du cabinet d’un thérapeute. Cependant, aujourd’hui, compte tenu de l’évolution des méthodes thérapeutiques, il est temps d’examiner ce qui change dans les cabinets des thérapeutes et de se demander si le design et la décoration influent sur le processus thérapeutique — voire sur les résultats.

Le cabinet du Dr Dorenbaum a changé depuis l’époque où celui-ci l’a repris d’un respecté collègue, dont le goût pour les tapis à longs poils, le papier peint et les rideaux épais différait du sien. Conseillé par l’un de ses associés, qui était à l’époque responsable de la scénographie pour la Compagnie d'opéra canadienne, le Dr Dorenbaum a transformé les lieux — il a notamment peint les murs en blanc afin que la pièce semble plus spacieuse, remplacé le plafonnier à la lumière éblouissante par un lampadaire à l’éclairage plus doux et installé des couvre-fenêtres qui permettent aux clients de regarder dehors sans que l’on puisse voir dedans.

Tel un acteur sur scène, le Dr Dorenbaum arpente son cabinet, en décrivant avec emphase l’origine et l’importance de chaque élément de son décor. Un haut bureau à cylindre, conçu par le célèbre designer italien Aldo Rossi, lui permet de prendre des notes debout après avoir passé la journée assis auprès de ses clients. Ayant la forme d’un phare, il symbolise, selon le Dr Dorenbaum, « la sécurité, l’arrivée au port de destination ».

La chaise ergonomique qui mobilise tout son corps devient de fait un instrument de travail, et lui permet de garder une attention soutenue. À ce propos, le Dr Dorenbaum rappelle qu’Anna Freud pratiquait l’analyse en tricotant dans sa chaise berçante, ce qui lui aurait permis d’affûter son attention. En phase avec l’évolution de la psychanalyse, il est davantage un écoutant actif que l’analyste traditionnel « spéculatif, silencieux et réservé » qui feint d’être « un écran neutre ».

La chaise, placée derrière le divan, aide à « libérer le regard », permettant aux clients de dire tout ce qu’ils ont à l’esprit sans chercher l’approbation d’un hochement de tête ou d’un sourire. Le divan est un modèle noir sans accoudoirs de chez Eames, conçu à l’origine pour le réalisateur[O1]  oscarisé Billy Wilder. Quand les clients s’installent dessus, ils racontent des choses sur lesquelles ils ne pensaient pas pouvoir mettre des mots. Selon le DDorenbaum, « plus qu’un meuble, le divan est une invitation à aller au-delà du langage, qui vous dit qu’ici vous pouvez parler sans risque d’être jugé. »

 

Le Dr David Dorenbaum, psychanalyste, propose un « espace sûr pour l’exploration » qui se concentre sur les changements internes de ses clients. (Photo : Nancy Leung)

Aujourd’hui, le DDorenbaum modifie rarement son cabinet afin de laisser l’accent sur les changements internes de ses clients, plutôt que sur les changements externes imposés par l’introduction de nouveaux objets ou par le déplacement des anciens.

Cette approche réfléchie à l’égard du design est celle que la Dre Katherine Morris, psychologue du Maryland, recommande à tous les thérapeutes, s’ils ne veulent pas risquer de « s’extérioriser eux-mêmes » dans leur espace. Ainsi, un thérapeute ayant une faible estime de lui-même peut inconsciemment essayer de se valoriser, par exemple, en tapissant le mur de ses diplômes et en exposant les livres qu’il a écrits ou les photographies des personnalités qu’il connaît.

Dans le cadre de son travail de design, la Dre Morris utilise la psychologie en profondeur, qui examine les influences inconscientes dans nos vies, afin d’aider ses clients à organiser au mieux leur cabinet. Elle recommande que les thérapeutes, avec l’aide d’un collègue, réfléchissent à leur espace ainsi qu’aux sentiments, aux idées et aux rêveries que celui-ci pourrait éveiller chez leurs clients. Un mobilier onéreux, l’aspect public ou privé des lieux et la présence de photos familiales, par exemple, véhiculent des renseignements sur le thérapeute. Karen J. Maroda, psychanalyste, estime que le fait de voir des objets personnels ou de rencontrer un membre de la famille du thérapeute dans un cabinet intégré à son domicile pourrait même brouiller la limite entre le cadre professionnel et le cadre privé. Elle a plaidé contre les cabinets intégrés au domicile dans un article qui a été publié en 2007 dans le Psychoanalytic Psychology et qui a provoqué un débat passionné. Selon la Dre Morris, les thérapeutes devraient s’asseoir à la place de leur client et regarder ce que celui-ci voit, et même sortir du cabinet afin de savoir ce que celui-ci ressent en pénétrant dans cet espace.

Cependant, cette démarche ne repose pas uniquement sur l’intuition. Le domaine de pointe de la neuroarchitecture commence à trouver dans le cerveau des preuves qui expliquent notre manière de réagir par rapport à l’espace. Selon la Dre Margaret DeCorte, psychologue au Centre de santé mentale Royal Ottawa (Ontario), quand les personnes sont dans un état de vulnérabilité, les fonctions cérébrales supérieures comme la cognition sont affaiblies et le système limbique, aussi appelé « cerveau de l’affectif », est plus sensible aux éléments naturels de son environnement et y réagit plus vite. Le Dr Roger Ulrich, l’un des chefs de file du mouvement du design fondé sur des preuves, explique que ce phénomène est un héritage de l’évolution : le cerveau traite facilement les éléments naturels de l’environnement, tandis que les éléments construits par l'homme nécessitent un traitement plus long, ce qui augmente le niveau subjectif de stress.

 

La maîtrise de l’environnement, par exemple, le pouvoir de baisser la lumière ou celui de choisir où s’asseoir, améliore la satisfaction du client. (Photo : Anja Kessler)

En s’appuyant sur ces travaux, la Dre DeCorte propose aux thérapeutes des suggestions afin d’instaurer un espace plus axé sur la guérison. Le cabinet idéal a des fenêtres donnant sur des éléments naturels, comme un jardin; ses murs ont des couleurs naturelles apaisantes et sont ornés d’œuvres d’art représentant des scènes de nature. La Dre DeCorte explique que les thérapeutes peuvent également créer un espace plus rassurant en plaçant une plante ou un autre élément naturel dans un coin de la pièce, parce que les angles à 90 degrés n’existent pas dans la nature. Les clients devraient s’asseoir face à la porte et dos à un mur parce que les êtres humains sont « programmés » pour se sentir plus en sécurité dans cette position. La flexibilité et la maîtrise de l’environnement améliorent également la satisfaction vis-à-vis de l’espace. C’est pourquoi il est utile de mettre à la disposition du client une couverture s’il a froid et des meubles qu’il peut réage ncer.

L’éclairage est un autre élément environnemental important. La Dre DeCorte affirme qu’il est préférable d’avoir un éclairage doux, car une lumière trop vive oblige à plisser les yeux, ce qui pourrait être interprété comme un signe d’hostilité, tandis qu’une lumière douce dilate les pupilles, faisant paraître les gens plus amicaux. Selon une étude publiée en 2006 dans Environment and Behavior, par rapport à une lumière vive, un faible éclairage dans une salle de counseling a suscité des sentiments plus agréables et détendus, donné une meilleure perception de l’enquêteur et favorisé une plus grande révélation de soi.

Cependant, pour la plupart des gens, les relations avec le thérapeute l’emportent sur toute question de design. Dans une enquête de CrossCurrents sur l’expérience des clients dans les cabinets de thérapeute, un répondant a affirmé que, pendant ses cinq ans de thérapie, le décor n’avait jamais rien changé pour lui. Ce répondant a ainsi écrit : « Quand le lien entre le thérapeute et le client est positif, rien d’autre ne compte. »

Néanmoins, le confort, la sécurité et la confidentialité sont des éléments importants de l’environnement thérapeutique, qui doit aussi constituer, selon l’expression du Dr Dorenbaum « un espace pour l’exploration ». La Dre DeCorte partage cet avis et affirme que le développement du cerveau humain répond au besoin universel de réunir ces deux aspects. « Nous voulons un sanctuaire qui nous procure un sentiment de sécurité. Mais, nous voulons aussi une petite ouverture vers d’autres horizons. »

Franchir le seuil : Ce que les clients veulent dans un cabinet de thérapie

L’espace du thérapeute « agit comme un récipient pour tout ce qui se passe en thérapie. Quand vous vous ouvrez et que vous vous livrez, c’est comme si le cabinet contenait des parties de vous-même. On doit donc se sentir en sécurité. » C’est ainsi qu’un client a décrit l’importance de l’espace de thérapie dans une enquête de CrossCurrents. Mais que peut faire exactement un thérapeute pour créer un espace physique sûr? Voici ce que clients et thérapeutes nous ont dit :

Un nid douillet ou un environnement aseptisé. La plupart des clients ont préféré l’aspect douillet. « Dans un milieu trop aseptisé, je me sens mal à l’aise. En revanche si c’est trop intime, je perds confiance dans le professionnalisme du thérapeute », a écrit un client. Si certains thérapeutes préfèrent un décor minimaliste, d’autres défendent un choix plus équilibré : « Les efforts des thérapeutes pour choisir un décor neutre peuvent se retourner contre eux parce qu’ils ne communiquent pas et ne tiennent pas compte de l’abondance des expériences humaines au-delà de ce qui est purement instrumental », a écrit un thérapeute.

Un cadre parfait. Certains thérapeutes exposent des photos personnelles parce que celles-ci les rendent « plus humains ». Cependant, certains clients et thérapeutes estiment que la présence de photos enfreint une limite. Un client a écrit : « Il ne doit pas y avoir de photos de famille, car leur présence peut être aliénante pour les clients qui se sentent coupés de leur propre famille. »

Le siège des émotions. L’assise est une question importante. Un client a écrit : « Des fauteuils confortables sont un symbole de respect, et transmettent la volonté d’écouter le client et non de le presser. » Un autre client a indiqué : « Je suis intimidé si le thérapeute est assis plus haut que moi. La séparation par un bureau peut elle aussi être intimidante. » Un thérapeute conseille : « Proposez plusieurs sièges. Le patient peut ainsi choisir où s’asseoir et disposer d’un moyen de fuir facilement pour qu’il ne se sente pas pris au piège. » La taille compte également : un thérapeute spécialisé dans les troubles de l’alimentation a souligné la nécessité d’avoir des sièges convenant à toutes les corpulences.

Un bon entretien. La propreté est importante. « J’ai eu un psychiatre dont le cabinet était toujours poussiéreux et où la poubelle était pleine en permanence », a écrit un client. « À cause de cela, je me suis dit que ses patients n’étaient pas importants pour lui. » Le désordre peut être dérangeant, voire anxiogène. Un thérapeute spécialiste de l’angoisse a écrit : « Je sais qu’en gardant un espace propre, les clients angoissés n’ont pas de sensation de promiscuité et d’oppression. »

Les petites attentions. Les clients apprécient les petites attentions, comme la mise à disposition d’oreillers, de mouchoirs et d’eau. Un client a souligné : « Pleurer peut déshydrater ». Les plantes sont un autre facteur apaisant. Néanmoins, un thérapeute met en garde : « Si vous ne prenez pas soin des plantes, les patients penseront que vous ne vous occuperez pas bien d’eux non plus. » Voici une autre attention : « Il y a deux pendules dans le cabinet de mon thérapeute — chacun de nous peut en voir une, ce qui nous permet de savoir l’heure et de ne pas être surpris quand la séance est terminée. »

Les diplômes. Les clients sont divisés sur la question de l’affichage des diplômes. « Les diplômes exposés indiquent que nous sommes entre de bonnes mains et peuvent attester du professionnalisme global du service », a écrit un client. Un autre client a ajouté : « Quelques diplômes, ça va, mais un mur qui en est couvert peut être intimidant. Je pense parfois que le thérapeute essaie de créer un fossé — d’accentuer la dichotomie entre le professionnel et le malade — pour servir ses propres besoins. »

Les œuvres d’art. L’art est une question délicate, car il est subjectif. « N’exposez pas une œuvre qui pourrait sembler menaçante à quelqu’un de vulnérable, même si n’importe quelle image, pour ainsi dire, peut être interprétée de manière négative », a écrit un client. « Cependant, un bon thérapeute pourrait explorer le facteur déclencheur. Donc, je ne crois pas que les thérapeutes doivent essayer d’être totalement neutres. » Un thérapeute qui traite des clients ayant des troubles de l’alimentation confirme ces propos : « Je possède une reproduction d’un nu de Modigliani. Tout dans votre cabinet peut susciter des questions. Soyez donc prêts à en discuter. »

Le respect de la diversité. « Je suis Inuit, et si je vois des objets liés à ma culture, je sais que le thérapeute connaît mon patrimoine culturel », a écrit un client. En revanche, un autre client met en garde contre les gestes symboliques et l’ignorance : « Les clients peuvent se sentir mal à l’aise quand les cliniciens utilisent de façon inappropriée des œuvres d’art ou des symboles culturels pour décorer leur cabinet afin d’essayer de faire preuve d’inclusivité. »

La religion et la politique. « Évitez les objets qui sont ouvertement oppressants, notamment les marques d’affiliations confessionnelles et de préjugés hétérosexuels », a écrit un thérapeute. Cette remarque s’applique également à la politique. « Une travailleuse sociale que j’ai connue pendant ma résidence possédait dans son cabinet une affiche sur laquelle on lisait Bush est nul », a écrit un thérapeute. « À cette époque, la majorité des gens aurait été d’accord avec elle, mais il faut tenir compte du fait qu’elle recevait aussi des personnes qui ne partageaient pas cette opinion. »

Hema Zbogar

 

Des espaces sécuritaires dans des lieux ordinaires

Certains travailleurs de première ligne, en particulier ceux qui interviennent dans la rue, rencontrent les clients en dehors d’un cabinet. Même dans ces conditions, il est important de créer un environnement sûr et accueillant. Judy Graves, défenseure du droit au logement à Vancouver, et la Dre Vicky Stergiopoulos, psychiatre en chef à l’Hôpital St. Michael de Toronto, donnent les conseils suivants afin de créer des espaces sûrs pour rencontrer les clients dans la rue :

  • Tenez compte du déséquilibre des forces. Mettez tout en œuvre pour donner du pouvoir aux clients; asseyez-vous s’ils sont allongés par terre et évitez les titres et le jargon.
  • Proposez de poursuivre la conversation sur le banc d’un parc, dans un centre communautaire ou dans le camion d’intervention sociale.
  • Rencontrez les clients sans-abri dans la soirée ou au milieu de la nuit, à un moment où ceux-ci sont plus détendus et ont davantage d’intimité.
  • Invitez les clients à manger, si possible dans un restaurant où ils se sentent à l’aise, parce que les personnes marginales peuvent parfois être distraites et déconcentrées à cause de la faim.
  • Laissez aux clients un espace par lequel ils pourront s’échapper. Témoignez-leur du respect et faites très attention de ne pas paraître menaçant.
  • Parlez lentement et avec douceur. Beaucoup de personnes sans-abri et marginales souffrent de stress consécutif à un traumatisme et ont besoin de temps pour sortir de leur état dissociatif et dépasser leurs réactions de panique.
  • Soyez souple. Il se peut que les personnes en rupture de liens ne supportent que cinq à dix minutes d’interaction à la fois. Il vous faudra peut-être plusieurs visites pour que la personne vous révèle la totalité de son histoire.
  • Faites en sorte que les clients rient avec vous, par exemple, en jouant à frapper dans une boîte de conserve dans la ruelle ou en chantant en chœur une chanson. « Le rire, le jeu et le chant sont des activités qui instaurent l’égalité entre les gens et leur donnent l’espoir que tout peut aller mieux », affirme Judy Graves.

 

La thérapie par le design

Alice Liang, directrice chez Montgomery Sisam Architects de Toronto, recommande les stratégies de design suivantes afin de créer un espace calme et accueillant pour la thérapie.

  • Une lumière naturelle provenant des fenêtres, avec de préférence une vue sur la nature.
  • Diverses sources d’éclairage, notamment un lustre de type résidentiel et une lampe de table plus douce, mais pas d’éclairage de plafond fluorescent.
  • Des matières chaudes et texturées pour les revêtements du sol, des murs et du plafond.
  • Des couleurs apaisantes aux tons vifs et joyeux pour créer une ambiance chaleureuse qui tient compte des préférences sociales, culturelles et individuelles. (Les couleurs vives sont associées à des émotions positives et les couleurs sombres à des émotions négatives. Les teintes violettes et bleues entraînent une baisse de la pression sanguine, et les couleurs chaudes, notamment le rouge et l’orange, font augmenter ces fonctions biologiques, selon une analyse documentaire publiée en 2001 dans le Journal of Counseling and Development).
  • Des meubles simples et non encombrés, de style résidentiel ou hôtelier, qui ont des dimensions adaptées à la pièce.
  • Une disposition non hiérarchique des sièges, c’est-à-dire, placés les uns à côté des autres et non de part et d’autre d’une table, afin d’éviter de souligner le « pouvoir » du thérapeute. Pour les groupes, on applique « le concept équitable » du cercle de guérison.
  • Des « diversions positives », comme des tableaux de paysages apaisants, ainsi que des aquariums, des plantes ou des motifs végétaux sur les revêtements muraux.
  • Un silence amélioré par du « bruit blanc » et de la musique relaxante programmée dans la salle d’attente.