www.camh.netwww.reseaufranco.com

Réseau francophone de soutien professionnel

|
text size
+
| sitemap

Arrêter l'angoisse

section identifier image

Les consommateurs d’antidépresseurs — et les prescripteurs — doivent être mieux informés sur le sevrage.

par Diana Ballon


Torontoise angoissée devant concilier les besoins de son travail et ceux de ses deux jeunes enfants, Dafna*, 44 ans, a de quoi être un peu étourdie. Pourtant, elle n’oubliera jamais le jour où elle a malencontreusement oublié de prendre quelques comprimés de Paxil.

« J’étais assise avec mon livre au centre communautaire local, surveillant mon enfant de trois ans, et je ressentais une telle agitation que je pouvais à peine rester sur mon siège et encore moins me concentrer sur ma page », se souvient Dafna. « D’habitude, je ne remarque pas vraiment l’action du médicament, mais là, j’ai bien ressenti qu’il y en avait moins dans mon organisme, et j’ai été effrayée par les terribles effets que cela pouvait avoir. »

On pense en général que le sevrage des antidépresseurs ne touche que les gens qui arrêtent d’un seul coup de prendre leurs médicaments. Cependant, même une diminution trop rapide des doses ou l’oubli de ses médicaments pendant quelques jours (ce qui, selon des études, est avéré pour 30 à 60 pour cent des gens) peut provoquer des effets indésirables, voire débilitants, comme des symptômes pseudogrippaux, des nausées, des insomnies, des angoisses, de l’irritabilité et de l’agressivité.

Les médecins généralistes sont les principaux prescripteurs d’antidépresseurs. Selon IMS Health Canada, l’an dernier, ils ont rédigé environ 68 pour cent de toutes prescriptions d’antidépresseurs. Pourtant, nombre de médecins généralistes — et même quelques psychiatres — ne possèdent pas la formation adéquate pour diminuer progressivement les doses prescrites aux patients, indique le Dr Joseph Glenmullen, psychiatre dans un cabinet privé et auteur de « The Antidepressant Solution: A Step-by-Step Guide to Safely Overcoming Antidepressant Withdrawal, Dependence, and « Addiction » (Free Press, 2005). « Beaucoup de médecins de famille ne connaissent pas la gravité des effets que peut avoir le sevrage des antidépresseurs et la lenteur avec laquelle il faut diminuer les doses chez certains patients », ajoute le Dr Glenmullen, qui est un ancien enseignant clinique en psychiatrie à la faculté de médecine d’Harvard.

« Les médecins ne nient absolument pas l’existence d’un sevrage. De nos jours, le syndrome d’arrêt, selon la terminologie du milieu médical, est un phénomène reconnu, tout comme certains de ses effets, dont la sensation de décharge électrique », affirme Wende Wood, présidente du Réseau de spécialistes en psychiatrie de la Société canadienne des pharmaciens d’hôpitaux. Cependant, il existe une confusion sur la manière de discerner le moment où le patient traverse un état de manque de celui où il subit un retour de ses symptômes initiaux. Ironiquement, les symptômes du sevrage sont similaires à ceux de la dépression et de l’angoisse — pleurs incontrôlables, agitation, insomnies, irritation — par conséquent, il peut être difficile de les distinguer (lire l’encadré « Déceler une rechute »).

Une autre ironie est que, selon Wende Wood, il n’existe pas de formule universelle pour arrêter les antidépresseurs. « La médecine factuelle vous donne une moyenne, mais elle ne fournit pas de renseignements sur les exceptions ou sur les personnes aux deux extrémités de cette moyenne. » D’autres facteurs influent sur le sevrage, notamment la capacité du patient à assimiler et éliminer les médicaments. Ainsi, chez les personnes jeunes, dont le foie et les reins fonctionnent plus efficacement, les médicaments peuvent être évacués plus vite de l’organisme.

Selon IMS Health Canada, de 2005 à 2008, 68 pour cent des prescriptions d’antidépresseurs délivrées dans les pharmacies canadiennes concernaient les inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine. Si les anciens antidépresseurs, comme les tricycliques et les inhibiteurs de la monoamine-oxydase, provoquent eux aussi des symptômes de sevrage, ce problème n’a jamais reçu autant d’attention qu’aujourd’hui. Ceci est dû en partie au fait que nous en savons plus sur la dépression et l’angoisse, que davantage de personnes restent plus longtemps sous médicaments et que « le seuil de dépression à partir duquel on prescrit des médicaments a changé », indique Wende Wood. Les nouveaux antidépresseurs comme l’Effexor, le Paxil et le Zoloft possèdent également des demi-vies courtes, c’est-à-dire qu’il faut très peu de temps pour que la moitié du médicament disparaisse de l’organisme, ce qui peut provoquer un sevrage en un ou deux jours.

Heureusement, il existe aujourd’hui des lignes directrices détaillées pour aider les gens à se sevrer des antidépresseurs, à condition qu’ils soient prêts. Le Dr Glenmullen a conçu un programme de diminution progressive des médicaments que les patients et les médecins peuvent suivre dès qu’ils ont établi ensemble qu’ils sont prêts à arrêter les médicaments.

En plus de faciliter la transition, la diminution progressive des doses réduit le risque d’une récurrence de la dépression. Les auteurs d’une étude de la faculté de médecine d’Harvard, publiée dans l’American Journal of Psychiatry en août 2010, ont suivi près de 400 patients pendant plus d’un an après qu’ils aient arrêté de prendre des antidépresseurs. Les participants ayant arrêté rapidement (sur une période de un à sept jours) étaient plus susceptibles de subir une rechute dans les quelques mois suivants que ceux ayant progressivement réduit les doses sur une période de deux semaines ou plus.

L’un des plus gros problèmes de la diminution progressive des doses est que les personnes vont trop vite, avec des paliers trop grands. Ceci est en partie dû au fait que ces médicaments n’ont généralement que deux ou trois niveaux de dosage, affirme Dipen Kalaria, pharmacien de Pharmacy.ca. Par conséquent, certaines personnes cherchent des moyens ingénieux de diminuer plus progressivement leur consommation — par exemple, en coupant les comprimés en petits morceaux, en ouvrant les gélules pour compter les grains à l’intérieur, en réduisant le médicament en une poudre qui est ensuite mélangée à un liquide, et en sautant une prise sur deux.

Afin de réduire au minimum les effets du sevrage, Dipen Kalaria a contribué à créer la trousse Step-Wise 10 x 10, qui permet aux médecins de réduire progressivement les doses d’inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine qu’ils prescrivent aux patients. Grâce à cette trousse, ils reformulent les médicaments fournis par les fabricants, en créant des gélules dont le dosage varie de 10 pour cent, afin que le patient arrête le médicament par paliers plus petits que ceux qui existent.

Les personnes qui arrêtent progressivement leurs médicaments en prenant les doses ordinaires peuvent finir par prendre ceux-ci plus longtemps que nécessaire parce qu’elles s’effondrent après trois ou quatre jours, pensent que les symptômes de la dépression ou de l’angoisse sont revenus, retournent voir leur médecin, et recommencent leur traitement, avec parfois un dosage supérieur, affirme Dipen Kalaria. Selon une enquête menée par Pharmacy.ca auprès de 120 médecins généralistes en 2008, presque 90 pour cent de ceux-ci avaient au moins un patient ayant préféré rester sous antidépresseurs plutôt que de faire face aux effets du sevrage.

Sandra* peut témoigner de cette peur. Cette femme de 57 ans affirme avoir vécu un tel enfer en voulant se sevrer de seulement 10 mg de Paxil (une dose très faible) qu’elle a fini par prendre du Celexa pendant deux années supplémentaires, avant de parvenir enfin à se sevrer de celui-ci. Elle a souffert d’un terrible sentiment d’insécurité, de pleurs constants et d’une sensation omniprésente de terreur pendant six mois après le sevrage.

Janet Currie, spécialiste de la sécurité des médicaments sur ordonnance en Colombie-Britannique, affirme que ces médicaments créent une dépendance. Wende Wood conteste ce fait, indiquant qu’il n’y a pas de dépendance au sens médical du terme : ces médicaments ne vous placent pas dans un état d’extase ou ne vous font pas perdre le contrôle. Ils ne deviennent pas le centre de votre vie. Il ne faut pas non plus augmenter les doses pour continuer à obtenir l’effet voulu.

Que les antidépresseurs créent ou non une dépendance, Sandra a ressenti durement leur absence. « Les médecins disent que l’on ira bien dans deux semaines, mais cela ne marche pas comme ça », affirme-t-elle. « Ce sont de puissants médicaments. Si vous prenez une personne angoissée, mais qui a néanmoins un bon état fonctionnel, et que vous en faites quelqu’un de confiant et d’heureux, il faut logiquement plus de temps pour qu’elle redevienne elle-même, comme elle l’était auparavant. »

Voici d’autres questions qui provoquent un débat passionné : combien de temps peut prendre un sevrage? Et pourquoi les personnes continuent-elles à ressentir des effets alors qu’elles n’ont plus de médicament dans leur sang? Comme le montre l’expérience de Sandra, il faut parfois des mois avant que les gens se sentent de nouveau eux-mêmes, explique Janet Currie. Le Dr Raymond Lam, directeur du Mood Disorders Centre du centre hospitalier universitaire de UBC à Vancouver, ne remet pas en cause le récit des personnes ayant ressenti des effets importants, même un an après leur sevrage, mais il affirme : « Il n’y a aucune raison physiologique pour que ces personnes ressentent des symptômes de sevrage pendant cette période. Nous n’avons pas d’explication – non pas qu’elle n’existe pas; mais nous ne l’avons pas encore trouvée. »

Selon une théorie, il faut un certain temps aux récepteurs pour se réadapter après la diminution d’un médicament. Sur un plan technique, on parle de régulation positive et de régulation négative. La régulation positive signifie que, s’il n’y pas assez de substance chimique, le cerveau crée davantage de récepteurs, explique Wende Wood. Quand une personne commence à prendre un inhibiteur spécifique du recaptage de la sérotonine, cela augmente l’utilisation de la sérotonine par l’organisme en quelques jours, mais la personne ne se sentira probablement pas mieux avant quatre ou six semaines parce qu’il faut du temps aux récepteurs pour s’adapter à l’action de l’antidépresseur — au fait que l’organisme est inondé de sérotonine, et qu’il peut commencer à produire moins de récepteurs. C’est la régulation négative. L’inverse se produit quand on arrête le médicament. Il faut du temps aux récepteurs pour atteindre une régulation positive, à savoir pour que l’organisme commence à en produire plus.

À part les mécanismes biologiques, « la dépression ne se résume pas à l’action de substances chimiques », affirme Wende Wood. Les médecins ne possèdent pas de monopole sur les moyens de promouvoir le bien-être psychologique.

Dafna confirme cette idée. Elle essaie d’arrêter les antidépresseurs depuis le moment-même où elle a commencé à en prendre, voici 15 ans. Elle se prépare doucement, en participant à un programme de lutte contre l’angoisse, en pratiquant une activité physique régulière et en demandant à son époux d’évaluer à quel point elle il est difficile à vivre avec elle. Elle est reconnaissante de ce que les antidépresseurs lui ont permis d’avoir — une vie bien remplie, une famille, une carrière —, mais elle veut savoir si, éventuellement, elle pourrait se passer d’eux.

*Noms d’emprunt

Déceler une rechute : sevrage ou récurrence de la dépression?

Les symptômes du sevrage des antidépresseurs peuvent ressembler exactement à ceux de la dépression ou de l’angoisse, que ces médicaments ont pour fonction principale de traiter. Le Dr George Papakostas, professeur agrégé de psychiatrie à la faculté de médecine d’Harvard, explique comment différencier les symptômes du sevrage de ceux d’une rechute :

  • Les symptômes du sevrage apparaissent dans les quelques jours ou semaines suivant l’arrêt du médicament ou la diminution des doses, tandis que les symptômes de rechute se développent plus tardivement et de façon plus progressive.
  • Le sevrage comprend souvent des symptômes physiques qui n’existent pas généralement dans la dépression, comme les vertiges, les symptômes pseudogrippaux et les sensations anormales.
  • Les symptômes du sevrage disparaissent rapidement si la personne prend une dose d’antidépresseur, alors qu’il faut plusieurs semaines pour que le traitement médicamenteux agisse sur la dépression.
  • Les symptômes du sevrage disparaissent à mesure que l’organisme s’adapte, tandis qu’une dépression récurrente perdure et peut même s’aggraver.

Hema Zbogar

 

Progressivement et régulièrement

Si vous avez des clients qui envisagent d’arrêter les antidépresseurs, vous — que vous soyez ou non le prescripteur — trouverez ici des moyens pour les aider à établir s’ils sont prêts et pour faciliter la transition.

Choisir le bon moment. Les gens sont parfois tentés d’arrêter les antidépresseurs dès que leurs symptômes s’atténuent. Malheureusement, la dépression peut revenir si les médicaments sont arrêtés trop tôt. Les cliniciens recommandent généralement de rester sous médicaments six à neuf mois avant d’envisager de les arrêter. Si votre client a vécu trois récurrences de dépression ou plus, le traitement doit être d’au moins deux ans.

Parlez à votre client des avantages et des risques des antidépresseurs dans son cas particulier, et travaillez avec lui afin de décider s’il est prêt à arrêter et de choisir le bon moment. Avant d’arrêter, votre client doit être certain que son état fonctionnel est bon, que sa vie est stable, et qu’il est capable de supporter toute pensée négative qui pourrait surgir. N’encouragez pas votre client à arrêter ses médicaments s’il est angoissé ou s’il connaît un changement significatif dans sa vie, comme un nouvel emploi ou une maladie.

Élaborer un plan. Dès que votre client a un plan pour arrêter ses médicaments, suggérez-lui de tenir un carnet dans lequel il notera chaque jour son humeur sur une échelle de 1 à 10.

Explorer les solutions de la psychothérapie. Moins de 20 pour cent des gens sous antidépresseurs suivent une psychothérapie, alors que celle-ci est souvent importante pour se rétablir d’une dépression et éviter une récurrence. Si votre client n’a pas encore entamé de psychothérapie, aidez-le à explorer les solutions offertes par celle-ci.

Encourager l’activité physique. Énoncez les vertus d’une alimentation saine, des techniques de réduction du stress, d’un sommeil régulier et surtout de l’activité physique, qui a un puissant effet antidépresseur. L’exercice physique peut compenser les changements du niveau de sérotonine quand les gens arrêtent progressivement de prendre des inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine, qui ciblent le système de la sérotonine.

Proposer un soutien et l’encourager. Gardez le contact avec votre client pendant le processus. Interrogez-le sur les symptômes physiques ou émotionnels qui pourraient avoir un lien avec le sevrage. Si les symptômes sont bénins, ils peuvent être temporaires et indiquer que l’organisme élimine le médicament. Si les symptômes sont graves, votre client doit peut-être revenir au dosage précédent et réduire les doses de façon plus progressive encore.

Encouragez votre client à mobiliser un parent ou un ami proche dans son plan. Si la personne mobilisée sait que votre client arrête ses antidépresseurs et peut parfois être irritable ou larmoyant, elle sera moins susceptible de mal réagir. Un ami proche ou un parent peut aussi mieux percevoir que votre client les signes d’une récurrence de la dépression.

Faites le point sur la situation avec votre client un mois après qu’il ait complètement arrêté le médicament. Au cours de cette visite de suivi, assurez-vous que les symptômes du sevrage se sont atténués et qu’il n’existe aucun signe de récurrence de la dépression. Un bilan mensuel continu peut aussi être utile.

Adaptation de Taking Antidepressants: Your Comprehensive Guide to Starting, Staying On, and Safely Quitting, par Michael D. Banov, M.D. (Sunrise River Press, 2010); et de The Antidepressant Solution: A Step-by-Step Guide to Safely Overcoming Antidepressant Withdrawal, Dependence, and “Addiction,” par Joseph Glenmullen, M.D. (Free Press, 2005).

Hema Zbogar