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Mieux vaut être mort que gay

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Le suicide chez les jeunes et la discrimination dans un monde hétérosexuel

Hiver 2004-2005, Vol 8 nº2

 

Les  jeunes ne se suicident pas parce qu’ils sont gays. C’est absurde. C’est du moins ce que Roz Michaels avait coutume de se dire. Il y a douze ans, Bruce, son fils de 21 ans, s’est donné la mort en sautant du haut du No Name Point, qui surplombe le Grand Canyon. Il a laissé une note, expliquant qu’il se suicidait parce qu’il était gay. Avant de lire ce message, la famille de Bruce ignorait totalement son homosexualité. Mais cela ne les aurait pas dérangés. « C’était absolument ridicule. Cela n’aurait eu aucune importance pour moi, qu’il soit gay », dit Roz Michaels en pleurs. « Ce pauvre garçon a porté son secret toutes ces années sans jamais en parler à personne. »

Selon les données de Statistique Canada, près de 600 jeunes âgés de 10 à 24 ans meurent chaque année par suicide. De nombreuses études semblent indiquer que près de 32 pour cent des jeunes lesbiennes, gays ou bisexuels (personnes LGB) envisagent le suicide ou en font une tentative (comparativement à 7 pour cent de l’ensemble des jeunes). Mais les chercheurs et les défenseurs des personnes LGB disent que ce n’est pas leur orientation sexuelle qui les amène au suicide – c’est plutôt la stigmatisation et la discrimination dont ils sont affligés dans le monde hétérosexuel qui les entoure.

« Vous découvrez que tout ce que vous faites est rejeté et haï », dit Rosemary Hardwick, présidente et éducatrice de la Toronto Suicide Information Alliance. « Vous intériorisez l’homophobie. Vous êtes constamment en train de vous surveiller, de vous efforcer de passer pour une personne dite ‘normale’. » Rosemary Hardwick est maintenant fière d’avoir pu s’affirmer mais elle est bien placée pour connaître ce mépris que les jeunes homosexuels ou bisexuels ont souvent à affronter en grandissant. « Je connaissais une autre personne gaie et je n’avais pas l’intention de devenir comme elle, » se souvient-elle.

« Qui dit ‘gay”’, dit ‘outrancier’, c’est-à-dire tout ce qu’il ne faut pas être », dit Pierre Tremblay, associé de recherche à la faculté de travail social de l’Université de Calgary en Alberta. « On vous traite d’être défectueux. Ces jeunes finissent par avoir leur identité ruinée ; c’est un véritable gâchis. »

À l’instar de nombreux défenseurs des personnes LGB, Rosemary Hardwick est convaincue que, lors des évaluations de la propension au suicide chez les jeunes, il faut prendre en considération les facteurs qui affectent les minorités sexuelles. Mais quelques autres ne sont pas d’accord, tel Ritch Savin-Williams, président du département de développement humain de l’Université Cornell à Ithaca, dans l’État de New York. Il estime que seuls des facteurs déjà établis comme facteurs importants de risque de suicide chez les jeunes – par exemple, des tentatives de suicide antérieures, un comportement suicidaire chez leurs amis et pairs, un trouble psychiatrique ou un dysfonctionnement familial – doivent être inclus dans l’évaluation de la propension au suicide chez les jeunes. Il est persuadé que l’orientation sexuelle des personnes LGB n’est pas un facteur contribuant au suicide chez les jeunes, que les nombreuses études qui le laissent entendre présentent des lacunes et qu’elles incitent les jeunes LGB à mettre fin à leurs jours.

Une des critiques soulevées par Ritch Savin-Williams est que les échantillons utilisés dans certaines études ne sont pas aléatoires, étant choisis par exemple auprès de groupes de soutien aux jeunes LGB ; autrement dit, ces échantillons ne représentent qu’une petite portion choisie de la population LGB. RitchSavin-Williams fait aussi remarquer que dans de récentes enquêtes aléatoires menées dans des écoles secondaires, le nombre de jeunes prêts à admettre qu’ils ne sont pas hétérosexuels (même lors d’une enquête confidentielle) n’est que de deux ou trois pour cent ; la plupart des jeunes ne se déclarent pas homosexuels au secondaire. Il soutient qu’étant donné que les minorités sexuelles comptent pour 10 pour cent de la population, la marge d’erreur affichée par ces enquêtes est importante.

Reste à savoir de quel côté se situe cette marge d’erreur. Si seulement une fraction des jeunes admettent être homosexuels ou bisexuels, il est possible que bien plus de jeunes que ne le révèlent les études aient de fait envisagé le suicide ou tenté de se suicider. Bruce Michaels aurait-il répondu au sondage en toute franchise ? Peut-être pas. Et, contrairement à Bruce Michaels qui a révélé son homosexualité dans une note, nombre de jeunes LGB emportent leur secret dans leur tombe.

« Une fois morts, les jeunes homosexuels ne risquent pas de parler », dit Pierre Tremblay, qui a consacré sa vie professionnelle à l’étude de la propension au suicide chez les jeunes hommes gays et bisexuels. Il pense qu’à tout le moins, ce risque touche davantage les jeunes LGB que les études le laissent entendre. Il fait remarquer que, si on compare la moyenne des premières études basées sur des échantillons non aléatoires aux résultats d’études aléatoires récentes, on arrive à la même proportion, c’est-à-dire environ 32 pour cent.

Ritch Savin-Williams estime quant à lui que, les problèmes d’échantillonnage mis à part, le genre de questions posées dans les enquêtes est également problématique. Il prétend que certains de ces jeunes suivent ce qu’il qualifie de ‘scénario suicidaire’. En raison de toute l’attention récemment portée au suicide des jeunes LGB, certains jeunes se disent : "Si je suis gay, je suis supposé avoir des tendances suicidaires" et Ritch Savin-Williams d’ajouter : « Ils s’imaginent que c’est ce que nous voulons entendre. » De fait, un étudiant qu’il a interviewé a répondu qu’il ne pensait pas vraiment être gay puisqu’il n’avait pas encore fait de tentative de suicide. « Ce message est tellement répandu que les jeunes finissent par associer le suicide au fait d’être gay, dit-il. Nous ne leur rendons pas service en les singularisant ainsi. »

Pour sa part, Pierre Tremblay pense qu’une telle preuve anecdotique, aussi importante soit-elle, ne peut se généraliser à tous les jeunes LGB et qu’il n’y a certainement aucune raison de rejeter l’orientation sexuelle comme facteur de suicide. En comparant le taux de suicide chez les jeunes LGB aux taux de suicide enregistrés chez les élevés des collectivités autochtones, Pierre Tremblay demande : « Devrions-nous rejeter l’idée que le risque de suicide est plus fort chez la population autochtone sous prétexte que, si nous nous en soucions, cela va susciter le problème ? Le risque de suicide n’est pas inhérent à certains groupes ; mais certains groupes ont un risque plus grand de suicide », ajoute-t-il.

L’important, selon Pierre Tremblay, c’est que ce qui tue les jeunes, ce n’est pas le fait de se soucier de la question mais plutôt le fait de ne pas s’en soucier. Ritch Savin-Williams n’est pas d’accord, disant que les jeunes sont résilients et doivent affronter des pressions sociales multiples tout en cherchant à trouver leur place parmi leurs pairs. « Je ne pense pas que le fait d’être traité de gay soit bien plus grave que toutes les autres railleries ou intimidations subies par les jeunes », dit-il. En quoi le fait d’être traité de gay est-il différent du fait d’être traité de gros ou de laid, ou d’être ridiculisé à cause d’un grave problème d’acné ?

« C’est bien pire », affirme Marilyn Byers, présidente et fondatrice de la division régionale de York du groupe Parents, Families and Friends of Lesbians and Gays (PFLAG). « C’est pire parce que c’est une haine acceptée, institutionnalisée, explique-t-elle. Un enfant ne naît pas avec la haine. C’est un comportement acquis. » Marilyn Byers a été témoin d’incidents où des jeunes se sont fait agresser verbalement à cause de leur orientation sexuelle et se sont vu jeter de la nourriture. Elle donne des conférences dans les écoles pour apprendre aux jeunes à mettre fin à l’homophobie. Dans une école qu’elle visite régulièrement, il y a eu trois suicides en trois ans. L’un de ces élèves était gay.

L’éducation des jeunes et la normalisation de l’identité des jeunes LGB sont des points sur lesquels MM. Tremblay et Savin-Williams sont d’accord. « Traitez l’identité [LGB] comme faisant partie du potentiel humain, tout simplement », suggère Pierre Tremblay. Cela consiste à l’enseigner dans les cours d’éducation sexuelle au même titre que l’hétérosexualité, plutôt que de le présenter comme un fait à part. Le fait de représenter avec exactitude l’identité LGB dans la culture populaire est une autre façon de normaliser les diverses orientations sexuelles. Pour Ritch Savin-Williams, « nous devons faire en sorte que l’identité LGB ne soit pas perçue comme un problème, et pour ce faire, nous devons simplement faire preuve d’équité. »

Avant qu’on en arrive là, toutefois, il existe quelques facteurs de protection qui peuvent aider les jeunes LGB à rester confiants (voir l’encadré). Cela peut paraître simpliste mais le fait d’avoir quelqu’un en qui se confier et à qui parler peut vraiment changer les choses. Pour Rosemary Hardwick, c’est vers la mère d’un ami et vers une religieuse de son école qu’elle a pu se tourner.

Mais pour beaucoup, comme Bruce, le fils de Roz Michaels, la lutte contre leurs soi-disant démons est si dure qu’elle finit par les détruire. « Il est évident que Bruce avait honte. Il ne pouvait s’en ouvrir à personne. Son secret, devenu un monstre, l’a consumé et, finalement, tué », dit sa mère. Elle pense que si seulement Bruce avait pu lui faire part de sa douleur, il serait encore en vie à présent : « Le fait de pouvoir en parler dissipe les problèmes. Je crois vraiment que, si Bruce avait pu le dire, il se serait rendu compte que cela n’avait pas vraiment d’importance. Si seulement j’avais su mieux le comprendre. »

 

« Qui dit ‘gay’, dit ‘outrancier’, c’est-à-dire tout ce qu’il ne faut pas être. On vous traite d’être défectueux. Ces jeunes finissent par avoir leur identité ruinée ; c’est un véritable gâchis. »

 

Ressources :

Le problème de suicide chez les jeunes et en particulier chez les jeunes hommes homosexuels ou bisexuels

• Site Web de Roz Michaels

Prévention du suicide (en anglais seulement) 

Éduquer les jeunes et les aider à affronter l’homophobie (en anglais seulement)

• Site de PFLAG Canada

Hatred in the Hallways (rapport de Human Rights Watch, 2001)

(publication en anglais seulement ; site multilingue)

Mort ou fif : la face cachée du suicide chez les garçons, par Michel Dorais (Vlb éditeur, 2001)

 

Facteurs ayant des répercussions sur le risque de suicide chez les jeunes appartenant à une minorité sexuelle

Au nombre des déclencheurs de suicide propres aux jeunes des minorités sexuelles figurent les comportements et sentiments suivants :

• s’interroger quant à son identité sexuelle sans parvenir à l’articuler

• se sentir différent de la norme hétérosexuelle

• se sentir perplexe vis-à-vis de son attirance pour quelqu’un du même sexe

• être victime d’intimidation à l’école et se faire traiter de gouine, de ‘butch’, de tapette, de fif ou de gay

• faire l’objet de plaisanteries, de graffiti et de crimes haineux

• ne pas être entendu

• se rechercher vis-à-vis de sa sexualité et ne pas avoir de modèles auxquels s’identifier

• avoir recours à l’alcool ou à d’autres drogues pour affronter la stigmatisation de l’appartenance à une minorité sexuelle

• se sentir honteux, coupable ou dégoûté de sa propre orientation sexuelle ou de son identité sexuelle

 

Parmi les facteurs de protection qui réduisent le risque de suicide, mentionnons ceux-ci :

• se sentir lié à sa famille et à l’école

• avoir de bonnes capacités de résolution de problèmes et d’adaptation

• être en bonne santé physique et mentale

• avoir une foi religieuse forte, trouver que la vie a du sens, ou avoir un but dans la vie

• avoir le sentiment d’appartenir à une communauté et participer à la vie de la société

• avoir un ami proche, de préférence un adulte

 

Source : Bringing Youth Voices Out of the Closet: Are You Asking the Right Questions to Help Prevent Suicide?”