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Un nouveau regard sur l’euphorie du coureur

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La dépendance à l’exercice doit-elle figurer parmi les divers troubles du DSM ?

Par Astrid Van Den Broek

Printemps 2004, Vol 7 nº3

 

Prenons le coureur de marathon hautement respecté. Ce grand type dégingandé qui, au meilleur de son entraînement, accumule les 50 kilomètres de course par semaine. Pour lui, « l’euphorie du coureur », ce sentiment de félicité qui naît de la course et lui donne l’impression d’atteindre des sommets, est une chose qu’il connaît intimement. Et puis, il y a cet autre type de coureurs, de ceux ou celles qui préfèrent les ultra-marathons et autres courses de plus de cent kilomètres. Ce genre de personne accumule peut-être ses 20 kilomètres de course et ce, tous les jours. Elle se surprend à augmenter sa distance quotidienne, se surpassant un peu plus chaque jour. N’essayez pas de faire des projets de sortie avec elle... Disons que cela marcherait peut-être, mais il ne faudrait pas empiéter sur son horaire de course. S’il lui arrive de rentrer tard ou si ses obligations familiales la mettent dans l’impossibilité de faire sa course matinale, elle va être irritable, coléreuse, voire même angoissée car elle aura manqué sa course.

Cette sportive a-t-elle une dépendance à la course ? Ou simplement un sentiment d’obligation ? Et si on parlait de conduite compulsive ? Voilà l’énigme de la dépendance à l’exercice. Est-ce que cela existe ? Et, si oui, cette dépendance devrait-elle correspondre à une classification diagnostique spécifique ? Pour certains, la dépendance à l’exercice existe, car ses symptômes correspondent à ceux qui se manifestent chez les personnes ayant une dépendance à l’alcool ou à d’autres drogues. D’autres se sentent plus à l'aise de l’inscrire au nombre des compulsions plutôt que des toxicomanies, tandis que d’autres encore pensent qu’elle n’a pas sa place dans le cadre réducteur du langage de la toxicomanie. Peu importe, sommes-nous simplement en train de buter sur les mots lorsqu’il s’agit de dépendance à l’exercice ?

La notion de dépendance appliquée à l’exercice n’est pas nouvelle. Les notions de dépendance à la course et d’euphorie du coureur ont été introduites en 1976, avec la publication de deux ouvrages populaires : Positive Addiction, de William Glasser et The Joy of Running, de Thaddeus Kostrubala. William Glasser parlait de dépendance positive à la course pour la différencier des dépendances négatives classiques à l’alcool ou à d’autres drogues. Depuis, des études ont été menées sur la dépendance à l’exercice physique, et il n’est pas rare de lire dans la presse grand public des articles de fond à ce sujet titrant ‘Avez-vous une dépendance à l’exercice physique ? Avez-vous une anorexie athlétique ?’

« On utilise divers termes mais le concept reste populaire », dit Michael Sachs, professeur de kinésiologie à l’Université Temple de Philadelphie, en Pennsylvanie. Puis il ajoute : « Le fait d’être très résolu à faire de l'exercice vous confère en sorte une médaille d’honneur. Vous dites ne pas pouvoir vous en passer et que cela vous est bénéfique. En quoi le fait de ne pas pouvoir se passer d’exercice peut-il vous être nocif ? »

Mais en réalité, on voit très bien pourquoi un excès d’exercice physique peut s’avérer malsain. Selon Michael Sachs, les composantes clés de ce que certains désignent sous le nom de dépendance à l’exercice comprennent les symptômes psychologiques du sevrage, tels que la tension, l’irritabilité, l’inquiétude, la souffrance, l’angoisse et l’inconfort, pour ne citer que ceux-ci. Il y a aussi les symptômes physiologiques du sevrage et notamment, l’abattement, l’insomnie, les maux de tête, les maux d’estomac et la sensation d'être ballonné ». Au nombre des autres attributs pouvant associer l’exercice à une ‘toxicomanie’, on relève une perte de contrôle de l’activité, une tolérance accrue à l’activité et des problèmes de fréquence. Cela vous rappelle quelque chose ? De la notion d’accoutumance à la drogue, il n’y a qu’un pas à franchir pour passer à celle d’accoutumance à l’exercice – les symptômes en sont pratiquement identiques.

Il faut aussi examiner certains faits. Stefan Brené, professeur adjoint au département de neurosciences de l’Institut Karolinska de Stockholm, en Suède, étudie les habitudes de course des rats. Il explique : « Je peux les faire courir 10 kilomètres par jour, ce qui représente une longue distance pour un tel animal et dépasse le comportement habituel des rats. On observe des similarités (avec la dépendance à la drogue) et l’activation des mêmes circuits cérébraux, aussi bien au niveau des effets encourageants de la course que de la dépendance aux drogues. »

À l’Université des sciences et de la santé de Portland, en Oregon, Justin Rhodes, titulaire d’une bourse de recherche postdoctorale du département de neurosciences comportementales, travaille à un sujet similaire. Son étude se base sur l’observation de souris élevées depuis des générations à courir sur des roues porteuses, sur des distances de 12 kilomètres par jour. On a pu constater que, lorsqu’on empêchait ces souris de courir, leur cerveau se trouvait coloré par une protéine indiquant des activités neuronales, comme si elles avaient été en train de courir. « Nous avons découvert que nombre des régions cérébrales activées à ce moment-là étaient les mêmes que celles activées lorsque les souris se voyaient privées de leur dose quotidienne de drogue ; il s’agit du même type de schéma observé dans les études sur la toxicomanie », explique Justin Rhodes.

Si on s’entend généralement sur l’existence de preuves solides d’une dépendance physique ou d’une compulsion, le manque de cohésion se fait sentir au niveau du langage. « C’est à partir de l’étude de l‘usage abusif de drogues ou d’alcool que l’on a pu élaborer des concepts et des modèles de toxicomanie », explique Wayne Skinner, directeur clinique au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) de Toronto. « À mesure que les concepts relatifs à la dépendance se sont élargis pour englober des comportements allant au-delà de la consommation de drogues, nous avons été mis au défi de définir ce qu'une dépendance est susceptible d’être au juste. »

D’un point de vue historique, les drogues de base ayant servi à comprendre la toxicomanie ont été l’alcool et l’héroïne, des drogues dont l’accoutumance est caractérisée par la tolérance et par le sevrage. « Ces caractéristiques ont produit des syndromes bio-psychologiques de dépendance à la drogue et c’est ce que l’on désignait au départ sous le terme de toxicomanie », explique Wayne Skinner. Mais dans le cas de drogues comme la cocaïne et de comportements tels que les jeux de hasard ou d’argent, ce cadre a perdu de son utilité initiale parce qu’on n’y trouve pas les mêmes aspects de la tolérance et du sevrage. « On relève bien des syndromes d’un comportement problématique mais le modèle originel bâti sur l’abus d’alcool et l’usage d’héroïne n’est plus aussi pertinent, » ajoute-t-il. « Lorsque l’on s’éloigne de définitions très rigoureuses de la toxicomanie et de la dépendance pour s’intéresser à la toxicomanie comme phénomène plus général, ou à une notion métaphorique, on se retrouve alors sur un terrain glissant d’où il est facile de déraper », continue Wayne Skinner. Pour les gens qui préfèrent la précision scientifique, cela devient préoccupant. Et il ajoute : « À mesure que la notion de ‘dépendance’ s’élargit, nous devons nous demander si ce terme reste utile. On commence maintenant à appliquer le terme ‘dépendance’ à tout comportement défini comme étant excessif ou problématique. Dans cet emploi généralisé, la dépendance est perçue comme un type de comportement qui persiste en dépit des conséquences négatives qui s’accumulent. » 

La dépendance à l’exercice physique est un phénomène sur lequel s’est penché la Dre Diane Bamber, chercheuse à l’unité de psychiatrie du développement de l’Université Cambridge au Royaume-Uni, principalement dans le contexte des troubles de l’alimentation. Aux fins d’une étude réalisée en 2000 et dont les résultats ont été publiés dans le British Journal of Sports Medicine, on a interrogé près de200 femmes adultes adeptes de l’exercice physique quant à leur morbidité psychologique, leur estime de soi, leur insatisfaction au sujet de leur poids et de leur physique, leur personnalité et leurs convictions en matière d’exercice. L’étude concluait qu’en l’absence d’un trouble de l’alimentation, les femmes dont la dépendance à l’exercice était confirmée ne présentaient pas « les traits de personnalité ni le niveau de stress psychologique qui permettent d’établir une dépendance primaire à l’exercice comme pathologie générale. » Dans une autre étude menée en 2000, également publiée dans le British Journal of Sports Medicine, la Dr Bamber a exploré la notion de dépendance à l’exercice, ce qui l’a amené aux observations suivantes : « Là où la dépendance à l’exercice était manifeste, c’était toujours dans le contexte d’un trouble de l’alimentation ; et c’était cette comorbidité, où se combinaient la dépendance et le trouble de l'alimentation à proprement parler, qui était associée à une détresse psychologique. » En conclusion, la Dr Bamber affirmait que les résultats de son étude appuyaient la notion d’une dépendance secondaire, plutôt que primaire, à l’exercice.

« On a l’impression de jouer avec les mots », commente Justin Rhodes, avant d’ajouter : « Qu’est-ce que la dépendance ? Selon la définition traditionnelle de la toxicomanie, cela signifie que vous avez développé une tolérance et que vous devez donc faire davantage d’exercice ou prendre davantage de drogues pour obtenir les mêmes effets. C’est ce que nous observons chez nos souris qui, chaque jour, courent davantage et encore davantage. Je pense aussi que le problème, en ce qui concerne l’être humain, c’est que la notion de dépendance n’est pas claire. À partir de quel stade va-t-on parler de dépendance ? Dans le cas d’une personne qui court dix kilomètres par jour, cela ne se pose pas, mais s’il s’agit de quelqu’un qui court, disons, 30 kilomètres, c’est perçu comme une perte de contrôle. »

Si la question est aussi nébuleuse qu’elle semble l’être, où cela nous mène-t-il ? « Du point de vue psychiatrique, les termes tels que compulsion et obsession définissent des problèmes relevant généralement des troubles de l’anxiété et du contrôle des impulsions », dit Wayne Skinner. Il s’agit là d’aspects importants mais ce ne sont pas les seuls. Il existe de nombreux comportements que les gens adoptent, encore et encore, mais c’est la persistance d’un comportement dommageable qui fait qu’il y a toxicomanie. Une autre caractéristique de la toxicomanie, ou de la dépendance, est le rétrécissement de l'intérêt, au point qu’un comportement particulier va devenir la seule façon, pour la personne toxicomane, d'avoir du plaisir. « Pour certains, courir une distance de 35 kilomètres par jour peut être le signe d’une perte de contrôle tandis que pour d’autres, cela peut être la manifestation d’une maîtrise de soi étonnante », dit Wayne Skinner. Puis il ajoute : « Ce n’est pas le comportement lui-même qui est révélateur, c’est ce que ce comportement signifie et les effets qu’il peut avoir. C’est pourquoi les perspectives strictement biologiques de la dépendance ne nous permettront jamais de la comprendre en tant que comportement humain. Nous devons aussi prendre en compte les dimensions psychologiques et sociales. »

 

Records mondiaux d’exercices courants

Redressements assis :  

• 25 222 redressements assis consécutifs en 11 heures et 14 minutes, effectués en 1972 par Richard Knecht, alors âgé de 8 ans

 

Pompes :         

• sans interruption : 10 507 ; Minoru Yoshida (Japon), en octobre 1980

• en une année : 1 500 230 ; Paddy Doyle (Grande-Bretagne), d’octobre 1988 à octobre 1989

• en 24 heures : 46 001 ; Charles Servizio (États-Unis), les 24 et 25 avril 1993

• en une heure : 3 877 ; Bijender Singh (Inde), le 20 septembre 1988

 

Course :

567,94 km en 121 heures et 54 minutes, réalisé par Bertil Jarieker de Suède, du 26 au 31 mai 1980

Source: www.anorexiatruth.com

 

« À mesure que les concepts relatifs à la dépendance se sont élargis pour englober des comportements allant au-delà de la consommation de drogues, nous avons été mis au défi de définir ce qu’une dépendance est susceptible d’être au juste. »

 

Y a-t-il un lien entre la marijuana et l’euphorie du coureur ?

 

Des chercheurs de l’Institut de technologie de Géorgie et de l’Université de Californie ont découvert un lien entre les cannabinoïdes et l’euphorie du coureur.

Lors d’une étude publiée en 2003 dans NeuroReport, des chercheurs ont trouvé des taux très élevés d’anandamide, un cannabinoïde produit naturellement chez les coureurs et les cyclistes qui s’entraînent à une intensité modérée pendant une période prolongée. L’anandamide produit pratiquement les mêmes effets que le THC, composant actif de la marijuana. Les chercheurs estiment que la sensation ressentie par ces sportifs n’est pas l’euphorie du coureur alimentée par une endorphine mais une euphorie causée par un cannabinoïde produit naturellement par l’organisme.

On pense que les cannabinoïdes produits par l’organisme, que l’on désigne du nom d’endocannabinoïdes, ont évolué principalement pour modérer la douleur. En cas de stress ou de douleur, un mécanisme se déclenche qui aide le corps à moduler cette douleur. Les chercheurs croient que le corps humain produit des niveaux élevés d’endocannabinoïdes et déclenche de ce fait un état d’euphorie naturelle chez le coureur durant des exercices d’une intensité allant de modérée à forte et qui produisent un stress et une douleur prolongée.