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Quand ça fait mal d’aider

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L’usure de compassion frappe les intervenants en toxicomanie

Par Helen Buttery

Automne 2005, Vol 9 nº1

 

Leigh MacEwan savait que quelque chose n’allait pas. « Je me sentais l’âme lasse, » dit-elle en se rappelant cette période du début des années 1990 lorsqu’elle était conseillère en toxicomanie au Centre Lakeside à Sudbury, en Ontario, un établissement qui fait partie du Continuum régional du Nord pour le rétablissement et qui aide les femmes à surmonter un problème d'alcoolisme ou de toxicomanie.

Les années filent et nous voilà en 2005. Leigh MacEwan, professeure adjointe à l’École de service social de l’Université Laurentienne de Sudbury, se prépare à soutenir sa thèse de doctorat à l’Université du Sussex à Brighton, en Angleterre. Le sujet de sa thèse ? L’usure de compassion. C’est le phénomène dont elle a souffert il y a près de 15 ans et qui afflige un grand nombre d’intervenants en toxicomanie, comme elle l’a découvert en parlant à plus de 500 travailleurs sociaux en Ontario.

Ayant d’abord fait surface en 1992, le terme anglais ‘compassion fatigue’ (usure de compassion) a commencé par désigner l’épuisement des infirmières qui répondent quotidiennement aux urgences dans les hôpitaux. Depuis, ce terme a été redéfini et le phénomène est connu sous plusieurs noms. « Le terme ‘usure de compassion’ est synonyme de ’stress traumatique secondaire’ ou encore de ‘stress vicariant’, mais c’est l’appellation la mieux comprise », explique le professeur Charles Figley, directeur de l’institut de traumatologie de l’Université d’État de Floride. Dans son ouvrage novateur intitulé Compassion fatigue : Coping with Secondary Traumatic Stress Disorder in Those Who Treat the Traumatized, le professeurFigley définit l’usure de compassion comme « les comportements et les sentiments naturels qui se manifestent par suite d’événements traumatisants vécus par un proche ; le stress d’aider ou de vouloir aider une personne victime de traumatisme ou qui souffre. »

Lorsqu’elle a commencé à explorer le mal qui l’affligeait, Leigh MacEwan ne savait pas comment l’appeler, ni même s’il avait un nom. C’est alors qu’elle a découvert le travail de Charles Figley qui met en parallèle les effets ressentis par les travailleurs en traumatologie et ceux qui affectent les travailleurs en santé mentale par suite du récit quotidien des épreuves vécues par leurs clients ; ce que le professeur Figley décrit comme « endurer la souffrance des clients. » Les symptômes de l’usure de compassion ressemblent énormément à ceux du syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Par exemple, une personne atteinte du SSPT peut continuer à rêver de l’événement et une personne souffrant d’usure de compassion peut avoir des rêves troublants, relatifs au vécu de son client. Or, la documentation sur le sujet ne s’intéressait pas du tout au fait que les intervenants en toxicomanie puissent souffrir, eux, d’usure de compassion ni en quoi elle pouvait les toucher.

Selon Leigh MacEwan, cette lacune provient de l’ignorance d’une relation entre la toxicomanie et les récits de violence. « Les travailleurs de refuge savent qu’ils vont entendre des récits de violence et voir des femmes avec les yeux pochés », de dire Leigh McEwan. « Par contre, ceux qui choisissent de travailler dans le domaine de la toxicomanie partent avec l’idée de travailler strictement en toxicomanie. Ils ne s'imaginent pas que, lorsque la stupeur de la drogue et de l’alcool se dissipe, ces récits poignants font surface. » Ce sont des récits de violence sexuelle, y compris la violence sexuelle à l'endroit des enfants et le viol ; la violence physique et la violence émotionnelle.

Souvent, le lourd fardeau d’écouter des récits effrayants d’abus d’alcool ou de drogues et de violence s'appesantit encore du fait de l’expérience personnelle de l’intervenant en toxicomanie. Parfois, il se remet lui-même d’un problème de consommation d'alcool ou de drogues ou compte des cas problèmes dans sa famille. Dans de telles situations, son empathie à l’égard de ses clients vient souvent de sa compréhension personnelle de ce type de problèmes. Par contre, c’est une arme à double tranchant ; ce qui fait la force de l’intervenant est aussi ce qui le rend vulnérable à l’usure de compassion. Selon Charles Figley, « lorsque ces deux éléments se retrouvent, la probabilité d’usure de compassion est beaucoup plus élevée chez l'intervenant en toxicomanie. »

Leigh MacEwan a décidé d’explorer ce domaine ignoré, en se penchant sur l’expérience des intervenants en toxicomanie qui entendent jour après jour des récits de violence et de traumatismes. Sa recherche l’a ramenée à son ancien lieu de travail, le Centre Lakeside, où elle a mené des entrevues en profondeur avec douze membres du personnel, en partant de cinq questions :

Quel type d’expériences les intervenants en toxicomanie vivent-ils lorsqu’ils écoutent les récits de violence de leurs clients ?

Quels effets ces récits de violence ont-ils sur les intervenants en toxicomanie qui les écoutent ?

Comment les intervenants composent-ils avec les récits de violence de leurs clients ?

Quels sont les avantages de travailler en toxicomanie ?

Quelles stratégies les intervenants en toxicomanie recommandent-ils pour préserver leur santé et leur bien-être ?

 

L’étude de Leigh MacEwan a révélé que les symptômes décrits par le personnel du Centre Lakeside ressemblaient de près aux symptômes d’autres intervenants exposés à des traumatismes dans le cadre de leur travail et qu’en général, ils étaient identiques. Par exemple, le personnel a cité l’intrusion d’images troublantes, des troubles du sommeil et l’empiètement de leur travail sur leur vie personnelle.

 

Au cours de cette étude, Kathryn Irwin-Seguin, directrice générale du Continuum régional du Nord pour le rétablissement et participante à la recherche de Leigh MacEwan, a reconnu ses propres symptômes après quinze années consacrées au traitement de la toxicomanie à titre d’intervenante de première ligne. « Le soir, en rentrant chez moi, je n’étais pas aussi réceptive à ma famille », se souvient-elle, « J’ai commencé à réagir contre ce que je considérais être les plaintes mesquines de ma famille, en pensant "Si vous aviez entendu ce que j’ai entendu aujourd’hui, vous apprécieriez ce que vous avez". »

 

Ce type d’exposition quotidienne à des récits de violence et de traumas diffère de celui auquel les intervenants sont soumis lors d’un événement traumatique de grande envergure, comme le tsunami survenu en Asie par exemple. Pour ceux qui vont travailler sur le terrain, le lieu de la catastrophe est loin de leur bercail et, dans un avenir assez proche, ils l’auront quitté. « Dans ce genre de situation, on a tendance à travailler sans relâche, sans prendre le temps de se reposer, parce que l’on se sent coupable si l’on s’arrête », explique Charles Figley. « Mais il est intéressant de constater cette tendance naturelle que l'on a à prendre soin de soi-même, une fois revenu du front. ». Par contre, pour les intervenants en toxicomanie, ils ne reviennent jamais du front.

 

« Alors que vous croyez avoir entendu l’histoire la plus sordide qui soit, en voilà une pire encore qui vous arrive », de dire Kathryn Irwin-Seguin. « Au bout d’un moment, vous arrivez à saturation. »

 

Pour composer avec cet assaut incessant, le personnel du Centre Lakeside dispose maintenant de stratégies formelles et informelles pour faire face aux éléments de stress qui peuvent susciter l’usure de compassion. Les participants à l’étude ont parlé de ressources spirituelles, mentales, physiques et affectives sur lesquelles ils s’appuient pour surmonter ces éléments de stress. Le centre a également formé un comité du mieux-être. Le personnel se réunit trois heures par mois pour participer à des séances de ressourcement et de récréation. Certaines séances sont consacrées à la discussion de stratégies d'adaptation ; d’autres visent à chasser le stress par des expériences de normalisation, comme la visite d'un décorateur intérieur, des cours de peinture ou des leçons de golf.

 

Depuis que les membres du personnel ont participé à la recherche de Leigh MacEwan, ils sont plus disposés à faire appel au programme d'aide aux employés et à demander du soutien. « Par le passé, la réaction était de se dire ‘Endurcis-toi. Si tu n’es pas capable de tenir bon, mieux vaut changer de métier », dit Kathryn Irwin-Seguin. Au lieu de considérer l’usure de compassion comme un risque professionnel, les intervenants se blâmaient souvent, se pensent incompétents.

 

Heureusement, cette attitude est en train de changer. « L’usure de compassion n’est pas inévitable, mais le stress de la compassion l’est », conclut Kathryn Irwin-Seguin, ajoutant : « Le stress est une demande d'attention. »

 

Différences entre l’usure de compassion et l’épuisement professionnel

 

L’usure de compassion est :

• liée à l’interaction de l’intervenant avec le contenu traumatique du vécu du client ;

 

• se déclare plus rapidement, survient avec peu de signes avertisseurs ; le rétablissement se fait plus rapidement ;

 

• se caractérise par des symptômes physiques, émotifs, cognitifs, spirituels et mentaux.

 

L’épuisement professionnel est :

• lié au milieu de travail ;

 

• un processus graduel qui s’aggrave de plus en plus ;

 

• se caractérise par une extrême fatigue physique, émotive et mentale.

 

Source : Moira Ferguson, Kathryn Irwin-Seguin, Leigh MacEwan et Vivian Munroe, Compassion Fatigue and Relational Spirituality: A Participatory Action Research Project with Northern Ontario Addiction Counsellors - atelier présenté lors de la conférence annuelle de 2005 sur les toxicomanies, organisée sous l’égide de Addictions Ontario.

 

La satisfaction par la compassion : une source de bienfaits

À l’opposé de l’usure de compassion, qui qualifie les répercussions négatives dont peuvent souffrir les intervenants en santé, la ‘satisfaction par la compassion’, terme créé par la psychologue Beth Hudnall Stamm de l’Université d’État de l’Idaho, traduit les bienfaits et le plaisir que ces intervenants peuvent retirer de leur travail. Leigh MacEwan, travailleuse sociale qui a étudié l’usure de compassion chez les intervenants en toxicomanie, a constaté qu’en dépit des coûts associés à leur travail, les membres du personnel du Lakeside Centre, un centre de traitement de la toxicomanie pour les femmes situé à Sudbury, en Ontario, font preuve d’une résilience incroyable qu’ils puisent dans la satisfaction qu’ils retirent de leur travail et dans le sentiment de compter parmi les rares personnes à pouvoir aider ces femmes. Beth Hudnall Stamm a créé une échelle de qualité de vie professionnelle pour évaluer l’usure de compassion, la satisfaction par la compassion et l’épuisement professionnel. Cette échelle peut se télécharger gratuitement à partir du site Web suivant : www.isu.edu/~bhstamm.

 

Inventaire des capacités de prendre soin de soi en milieu de travail

L’inventaire ci-dessous est adapté d’un atelier de la Green Cross Foundation donné en 2003 par Kathy Regan Figley qui s’intitulait : « YOU TOO! Introduction to professionals who care enough (about others) to ignore their needs » (Atelier de formation ayant pour but d’enseigner aux professionnels de la santé et de services humanitaires à veiller à leur propre bien-être). Cette fondation forme des experts en traumatisme et les envoie dans le monde entier.

 

 

  1. Est-ce que je prends une pause tous les midis et la consacre à autre chose qu’au travail ?
  2. Est-ce que je travaille pendant un nombre d’heures raisonnable ?
  3. Est-ce que je prévois tous les jours un moment pour souffler et réévaluer mes priorités ?
  4. Est-ce que mon bureau n’est pas encombré de désordre ?
  5. Est-ce que je dispose de suffisamment d’éclairage et d’air pur ?
  6. Est-ce que je délègue du travail pour avoir un peu de temps libre et permettre aux autres de s'assumer?
  7. Est-ce que ma famille ou mes amis respectent mon temps de travail ?
  8. Si non, leur ai-je demandé de le faire ?
  9. Est-ce que je dispose de plages horaires durant lesquelles aucune distraction ou interruption ne vient me déranger ?
  10. Est-ce que je dispose d’un panneau « Ne pas déranger » ?
  11. Est-ce que j’ai prévu à mon horaire des moments précis pour répondre aux appels et vérifier mes courriels ?
  12. Ai-je cessé d’entreprendre plus que je n’en peux faire ?
  13. Est-ce que je bois assez d’eau en travaillant ?
  14. Est-ce que j’ai des chaussures confortables ou des chaussons que je porte quand je suis à mon bureau ?
  15. Est-ce que je prévois des temps d’arrêt (maladie ou vacances) pour prendre soin de moi ?
  16. Ai-je quelqu’un avec qui parler de ma vie professionnelle ?
  17. Est-ce que je dispose mon bureau de manière à le rendre confortable (musique ou autres sons, arômes, oeuvres d’art) ?
  18. Est-ce que j’accepte des engagements et le regrette par la suite ?

 

Si, au total, vous avez répondu OUI moins de 10 fois et NON plus de huit fois, cela signifie que les normes de bien-être personnel sont négligées.