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Parlons-en franchement

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Établir des ponts entre les professionnels de la santé et la communauté LGBT

Par Astrid Van Den Broek

Hiver 2004-2005, Vol 8 nº2

 

Lisa a décidé de suivre un programme de traitement pour sa toxicomanie. Après avoir réussi à assumer les émotions complexes qu’a engendrées sa décision, elle franchit d’un pas décidé la porte de la clinique et se présente à l’accueil. On lui remet un questionnaire, sur lequel elle doit inscrire des renseignements personnels élémentaires. La première question ? « Mariée, célibataire, veuve ou divorcée ? ». Lisa ne sait trop quelle réponse cocher – elle est lesbienne, engagée dans une relation heureuse et durable, et se demande quelle serait la formule qui décrirait le mieux sa relation. Ne sachant que faire, elle ne coche rien.

Lorsque Lisa se retrouve devant un conseiller pour parler de son problème d’alcool, elle lui révèle que le stress d’être lesbienne y est pour quelque chose. Mais le conseiller l’interrompt immédiatement, laissant entendre que cette question n’a pas vraiment d’importance pour ce qui est du traitement et qu’il est préférable de ne pas la soulever en thérapie de groupe. Cela divertirait trop l’attention.

À une époque où les minorités sexuelles sont dépeintes sur les chaînes de télévision grand public, on a du mal à croire que l’on puisse encore traiter ainsi des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles ou transgenderiste (LGBT). Mais, peut-être qu’on ne devrait pas s’en étonner, après tout. Le parcours de ces deux groupes – la communauté LGBT et les professionnels de la santé – a jusque-là été plutôt tortueux pour ce qui est de travailler ensemble.

« Ce n’est qu’en 1973 que l’on a éliminé l’homosexualité des diagnostics figurant au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux », dit Roy Gillis, professeur adjoint au département de formation des adultes et de psychologie de l’orientation de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario. « Tout récemment encore, la communauté LGBT et les professionnels de la santé avaient du mal à travailler ensemble. » Quelques psychiatres et psychologues conduisaient même des thérapies réparatrices ou de ‘réorientation’, ce qui ne faisait qu’empirer encore les liens entre les deux groupes.

« Mais nous avons réalisé des progrès depuis », affirme Roy Gillis, qui enseigne un cours sur divers sujets de counselling ayant trait à l’identité et à l’orientation sexuelle. On reconnaît de plus en plus que les membres de la communauté LGBT ont des besoins très précis en matière de santé qui doivent être pris en considération lors des traitements.

Nombre des défenseurs des personnes LGBT pensent que pour établir de meilleures relations avec elles et répondre à leurs besoins, les professionnels de la santé doivent davantage se familiariser avec les problèmes particuliers qui se posent aux personnes LGBT. « Elles ont un vécu différent qui requiert de l'attention », dit Farzana Doctor, thérapeute dans un cabinet privé et ancienne directrice des Services arc-en-ciel, un programme dirigé par le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) de Toronto, qui offre du counselling aux personnes LGBT qui ont des problèmes de toxicomanie.

Farzana Doctor explique : « Ce qu’il faut que les gens comprennent, c’est le processus qui amène une personne à sortir de l’ombre ; il s’agit là d’une expérience commune à toutes les personnes LGBT – se révéler à soi-même, puis déterminer le moment où sortir de l’ombre, et vers qui se tourner à ce moment-là. » Il y a aussi les différences culturelles qui sont souvent mal comprises de la communauté hétérosexuelle ; par exemple, l’affection que les hommes gays se témoignent mutuellement, et que les gens prennent à tort pour une relation purement sexuelle ; les répercussions de l’homophobie ; ou le fait de vivre dans une société hétérosexuelle.

Michele Clarke travaille à la promotion de la santé au Sherbourne Health Centre situé à Toronto, un centre qui offre des services de soins primaires à diverses communautés, dont la communauté LGBT. Elle convient que ses membres peuvent avoir des problèmes de santé différents des personnes hétérosexuelles. « Par exemple, les raisons pour lesquelles les personnes LGBT fument ou prennent des drogues ou sont déprimés peuvent varier. »

Que fait-on à ce sujet ? Si l’on a pu remarquer de nombreuses initiatives de petite envergure lancées par des organisations professionnelles, des écoles de médecine et la communauté LGBT elle-même, beaucoup pensent que l’approche collaborative a besoin d’être plus largement appliquée, pour avoir un rayonnement vraiment national.

« Il y a des fournisseurs de services de santé, des psychologues, des travailleurs sociaux et des psychiatres qui se montrent compréhensifs à l’égard des LGBT », dit Roy Gillis. Mais, et cela ne saurait surprendre, ces professionnels de la santé ont tendance à vivre dans les grands centres urbains et ne représentent pas la majorité. Roy Gillis d’ajouter : « On continue à observer une grande méfiance au sein de la communauté LGBT quand il s’agit de révéler certaines choses ou de parler des réactions de médecins et de psychiatres. »

Bien qu’il y ait encore beaucoup de chemin à faire pour résoudre ces problèmes particuliers, on constate des progrès au niveau associatif national. En 2001, la Société canadienne de psychologie a constitué un comité sur les questions d’orientation et d’identité sexuelle, pour étudier les problèmes existants dans le domaine de la santé mentale. « Mais cela est relativement récent, de dire Roy Gillis. Aux États-Unis,l'American Psychological Association et l’American Psychiatric Association ont travaillé bien davantage à ces questions ; ils ont un pouvoir plus important et sont mieux formés. » De fait, la ville d’Alexandrie, en Virginie, est le siège de la National Association of Gay and Lesbian Addiction Professionals (NALGAP), un organisme vieux de 25 ans qui se consacre à la prévention et au traitement de la toxicomanie dans les communautés LGBT.

Aux côtés de ces organismes, l’autre force qui préconise une meilleure éducation des professionnels de la santé est la communauté LGBT elle-même. Par exemple, le Rainbow Health Network de Toronto, qui regroupe plusieurs groupes communautaires, organise des visites dans les hôpitaux pour apprendre aux professionnels de la santé à répondre aux besoins des personnes LGBT. Cela n’a rien de surprenant dans une ville comme Toronto, où réside une communauté LGBT d’une grande diversité et dynamique.

Mais regardez un peu ce qui se passe à l’Ouest du pays, du côté de Saskatoon, en Saskatchewan, où la Coalition Santé Arc-en-ciel Canada (CSAC) a vu le jour en 2001. « Notre projet est axé sur le contenu des programmes d’études des facultés de médecine, de sciences infirmières et des écoles de formation des travailleurs sociaux », explique Gens Hellquist, directeur général de la Coalition. Il ajoute : « Nous essayons aussi d’établir un partenariat avec des associations professionnelles responsables de la formation continue, en vue d’organiser des ateliers pour les personnes qui exercent déjà leur profession. Nous travaillons avec les organismes d’accréditation des écoles et facultés concernées afin que certains contenus deviennent obligatoires dans le cadre de leur évaluation. »

Les progrès de la Coalition à voir son mandat soutenu sont lents, mais notables. Cette année, la Coalition a reçu une aide financière de la division des soins de santé primaires de Santé Canada en vue de favoriser l'accès aux soins de santé pour la communauté LGBT dans l’ensemble du pays. Le projet, qui doit se dérouler jusqu’en 2006, va non seulement permettre de nouer des partenariats avec des associations similaires et divers organismes d’accréditation du domaine de la santé mais il devrait aussi aider à établir des liens entre professionnels de la santé et membres de la communauté LGBT.

Beaucoup de gens estiment toutefois que c’est bien plus tôt dans le cursus professionnel que l’on doit mener de telles actions, que la formation intense requise par les professionnels de la santé en matière d'intégration des soins aux LGBT doit se faire durant leurs études. « Les choses évoluent à ce niveau », dit Gens Hellquist, qui souligne que l’Université McMaster, à Hamilton, et l’école de service social de l’Université McGill, à Montréal, au Québec, font un excellent travail dans ce domaine. « Mais de tels programmes restent peu nombreux et sont souvent dus à la présence d’instructeurs qui sont eux-mêmes LGBT ou à un enseignant ayant des idées progressistes », ajoute-t-il. Il est possible qu’un étudiant fasse venir un représentant d’un organisme local pour parler à une classe, ce qui constitue un début, mais 55 minutes ne suffisent pas pour aborder les nombreux problèmes complexes à traiter. C’est à cela que va servir une partie du financement que Gens Hellquist a obtenu de Santé Canada – améliorer l’éducation sur les LGBT dans les facultés de médecine.

Le financement de Santé Canada est de fait le premier geste national qui encourage à s’attaquer au problème au-delà du niveau communautaire. S’il est vrai que des initiatives sont menées à l’échelle locale dans les grands centres urbains, les villes plus petites sont laissées à la traîne, d’où le besoin urgent de mettre en place une initiative nationale ou même provinciale. « Pendant des années, le gouvernement s’est contenté du fait que tout le monde disposait d’une carte santé, estimant que cela signifiait l’égalité d'accès pour tous », dit Michele Clarke, du Sherbourne Health Centre. « Mais au cours des dix dernières années, les gens ont commencé à se rendre compte que d’autres facteurs étaient en jeu, tels les déterminants sociaux de la santé. La carte de santé pour tous ne signifie pas l’égalité d’accès pour tous. Il y a du progrès à faire pour y parvenir. »

Michele Clarke pense que c’est la raison pour laquelle les États-Unis ont de l’avance sur le Canada à ce sujet. Selon elle, « aux États-Unis, les soins de santé étant payants, c’est vraiment facile de voir comment se dressent les barrières à l’accès. La mobilisation communautaire a abouti à la création de moyens pour favoriser l’accès de divers groupes aux services de santé ; sans cela, personne ne pourrait s’offrir ces services. »

Mais peut-être passons-nous à côté de la question essentielle : la solution idéale pour répondre aux besoins de la communauté LGBT ne serait-elle pas d’aiguiller ses membres vers des professionnels de la santé s’étant eux-mêmes déclarés comme tels ? « Il y a place pour des traitements axés exclusivement sur les personnes LGBT », affirme Joseph Amico, président du NALGAP. « Ce qui ne veut pas dire qu’un thérapeute hétérosexuel ne puisse pas apporter son aide. Il y a des occasions où le patient peut avoir besoin de l’aide d’une personne reconnue comme étant homosexuelle mais ce n’est pas nécessairement le cas », ajoute-t-il.

Pour Farzana Doctor, « cela devrait être une question de choix ». L’essentiel est que les clients LGBT puissent être vus par des professionnels de la santé formés aux questions ayant trait aux LGBT. « Parfois, dit-elle, ce sont des travailleurs LGBT qui possèdent la formation et les connaissances voulues, du fait de leur expérience personnelle très similaire et de leur présence dans la collectivité. Mais ce n’est pas parce qu’un professionnel de la santé appartient à la communauté LGBT qu’il va forcément être bon à cette tâche. Nous intériorisons tous les ‘messages’ qui nous ont été inculqués à propos du fait d’être LGBT et il ne suffit pas d’appartenir à ce groupe pour savoir remettre en question les idées reçues qui nous habitent. C’est vraiment une question de formation, et du choix laissé aux clients de s’adresser à qui ils veulent. »

Farzana Doctor fait remarquer que « la formation ne se résume pas simplement à un cours ou à une séance de cours. Nous avons tous appris ce qui était ‘normal’ et ‘sain’, deux notions très subjectives filtrées par la perspective sociale dominante, laquelle correspond souvent au point de vue de personnes qui se conforment à la norme en matière de sexualité ou qui sont hétérosexuelles », dit-elle. Puis elle ajoute : « L’important, c’est d’amener les gens à une déconstruction : "D’après ce que j’ai appris, qu’est-ce que cela signifie, être hétérosexuel ou homosexuel ou transgenderiste ou bisexuel ?" "Qu’est-ce qui est vrai de tout cela et qu’est-ce qui ne l’est pas ?" Il s’agit là d’un processus permanent; c’est pour cela que l'apprentissage est un travail de longue haleine, à mener de façon continue. »

 

Pour établir de meilleurs relations avec l’ensemble des personnes LGBT et répondre à leurs besoins, les professionnels de la santé doivent davantage se familiariser avec les problèmes particuliers qui se posent à ce groupe.

 

Conseils aux praticiens en vue d’améliorer les soins aux clients des minorités sexuelles :

• S’instruire quant au processus d’affirmation de l’homosexualité : selon Joseph Amico, président de la National Association of Lesbian and Gay Addiction Professionals (NALGAP), aux États-Unis, « Ce processus est unique aux personnes LGBT. Au départ, beaucoup se sentent honteuses de leur identité profonde et la honte est quelque chose de terrible. Rien de tel pour susciter la toxicomanie. »

• Se familiariser avec la culture et la terminologie des LGBT : connaître la terminologie de façon à pouvoir cerner, par exemple, les différences entre ‘polysexuel’, ‘gay’ et ‘homosexuel’.

• Se montrer accueillant : afficher des autocollants ou des symboles tels que le drapeau arc-en-ciel ou le triangle rose dans son lieu de travail, de posters prônant la diversité, de déclarations traduisant l'engagement à offrir la même qualité de soins pour tous, de maximes sur l’absence de discrimination, autant d’éléments qui peuvent s’avérer très réconfortants pour certains.

• Encourager la spontanéité : rappeler au client que les échanges sont confidentiels et utiliser un langage corporel ouvert pour favoriser la discussion.

• Avoir conscience de ‘l’hétérosexisme’ : se servir de termes ouverts tels que ‘partenaire’ ou ‘être cher’ et être sensible au fait que le monde est perçu en grande partie dans une perspective hétérosexiste.

• Se tenir informé : se tenir au courant de la législation et des diverses questions sociales et autres qui affectent la communauté LGBT.

 

Sources : Guidelines for care of lesbian, gay, bisexual and transgender patients, téléchargeable à partir du site Web de la Gay and Lesbian Medical Association (en anglais seulement)

www.students.vcu.edu/counsel/MC/counseling.html (en anglais seulement)

Gay & Lesbian Medical Association: Guidelines for Care of Lesbian, Gay, Bisexual and Transgender Patients