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Les sans abri

Les sans-abri au choeur de l’opéra

 

Hiver 2010/11, Vol 14 no 2

 

Linda Hossie

« Les sans-abri, ce sont ces gens que l’on doit enjamber en sortant de l’opéra ». Voici les paroles méprisantes prononcées par un député britannique pour désigner cette partie de la population en 1999. Un an plus tard, un groupe de sans-abri a montré au député qu’il avait tort en passant de la rue à la scène dans l’opéra pour enfants Le Petit Prince, joué au mondialement célèbre Opéra Royal de Londres.

La personne à l’origine de cette transition est Matthew Peacock, qui était bénévole dans un refuge pour sans-abri de Westminster à l’époque où ce député a eu ces mots tristement célèbres. Ancien chanteur et rédacteur adjoint du magazine Opera, Peacock était la personne idéale pour canaliser l’indignation du personnel du refuge vers une action concrète.

Cette action a donné naissance à Streetwise Opera, une troupe musicale constituée de sans-abri qui a fait du Petit Prince son projet pilote.

La raison d’être de Streetwise est de combattre les préjugés sur le sans-abrisme. Monter un spectacle d’opéra est une entreprise tellement ambitieuse que si les sans-abri y parviennent, ils peuvent tout réussir, affirme Peacock. En participant au spectacle, ils se prouvent à eux-mêmes et aux autres qu’ils se trompent quant à leurs limites.

Il s’agit d’un immense défi pour des personnes qui sont très vulnérables et qui ont une estime de soi extrêmement faible, explique Peacock. Certains membres de Streetwise sont aux prises avec des problèmes liés à l’alcool et aux drogues. Toutefois, ce sont les problèmes de santé mentale, allant de la dépression à la psychose non diagnostiquée, qui sont les plus répandus, touchant 40 pour cent des sans-abri. « Ces personnes sont devenues des sans-abri à la suite d’immenses bouleversements dans leur vie », indique Peacock, qui ajoute « Streetwise prouve qu’elles peuvent faire quelque chose de si extraordinaire que cela leur ouvre d’autres portes ».

Pour l’un des participants, l’expérience a été une révélation. Il confie : « Le sentiment d’euphorie et d’accomplissement que j’ai éprouvé en me tenant sur scène pour y recevoir les applaudissements du public, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais et qui m’a considérablement aidé à surmonter mes difficultés et à remettre de l’ordre dans ma vie ».

Streetwise Opera, qui travaille en ce moment sur son huitième spectacle, a reçu des critiques élogieuses, non seulement pour sa lutte contre les préjugés, mais aussi pour son éclat musical. L’éminent critique musical Rodney Milnes, duTimes, a octroyé cinq étoiles à la production de The Canticles de Benjamin Britten, qui a eu lieu à l’abbaye de Westminster en 2002. Dans sa critique, il indique : « Absolument impressionnant ». Et d’ajouter : « Les cyniques qui traquent la rectitude politique à outrance auraient été satisfaits si le résultat avait été bancal et amateur, mais ce fut tout le contraire. Musicalement, la performance était splendide. »

Dès le début, Peacock a embauché des professionnels pour former les chanteurs, pas seulement parce que les professionnels proposent la meilleure formation possible, mais aussi parce que des répétiteurs d'élocution rémunérés iraient jusqu’au bout. « Il ne s’agit pas d’un spectacle bénévole qu’ils peuvent abandonner si la pression de leur vie se fait trop forte », explique Peacock. « Nous travaillons avec des personnes vulnérables et on ne peut pas les laisser tomber parce que cela leur arrive trop souvent dans la vie. »

Ces professionnels rémunérés participent également aux spectacles de Streetwise. Les premières années, Peacock a dû aller les chercher. Aujourd’hui, la troupe a si bonne réputation qu’il doit constamment refuser les candidatures des professionnels.

Ce soutien et cet enthousiasme génèrent des réussites stimulantes : plusieurs anciens élèves de Streetwise ont passé un diplôme en arts du spectacle. L’un des participants a réduit sa consommation de méthadone sur prescription de 70 pour cent. Un homme qui avait été rejeté par sa famille a trouvé le courage de leur envoyer des billets pour le spectacle – ses filles sont venues le voir, amenant avec elles une petite-fille qu’il n’avait jamais rencontrée.

La troupe se félicite également de réussites plus subtiles. Un homme portait la même veste depuis des années, refusant de l’ôter, car elle contenait tout ce qu’il possédait sur Terre. Cet homme a retiré sa veste pour enfiler un costume pour le spectacle. Un travailleur de soutien qui le connaissait depuis des années ne pouvait pas en croire ses yeux.

Au-delà de ces anecdotes édifiantes, on trouve également le système d’évaluation de Streetwise, qui montre que 50 pour cent des participants ont connu une amélioration de leur vie.

Encouragé par sa réussite, Streetwise exporte la magie de son opéra au-delà de l’Angleterre. Sa dernière production, My Secret Heart, a été filmée et diffusée dans le monde entier, du festival international du film d’Édimbourg à l’espace artistique SuperDeluxe de Tokyo. La version filmée a été vue par plus de 175 000 personnes et la troupe a organisé des ateliers au Japon et en Australie.

Cependant, tous les sans-abri ne sont pas prêts pour Streetwise. Peacock explique : « Nous passons à côté de certaines personnes… mais elles ne sont pas aussi nombreuses qu’on pourrait le croire ». « Les personnes qui restent se sont lancées dans une nouvelle production, intitulée Fables — A Film Opera, en ayant une nouvelle vision de ce qui était possible. » « Nous essayons de donner aux gens une expérience qui améliore leur confiance et leur estime de soi » indique Peacock. « C’est pour moi une immense satisfaction de voir que certains ont pu sortir du sans-abrisme. »