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Changer les mentalités, ouvrir les esprits

Les campagnes de lutte contre les préjugés ne visent pas uniquement le grand public

 

Par Ellen Nielsen

Printemps 2010,  Volume 3, no 3

 

« Vous avez perdu la tête. Rentrez chez vous et revenez quand vous aurez retrouvé vos esprits. »

 

Telles sont les paroles qu’une avocate de Calgary (Alberta) a entendues de son médecin de famille après qu’elle est devenue incohérente et désorientée au tribunal et qu’un collègue inquiet l’a amenée en urgence à son cabinet. Malgré son état psychotique, Dora Herceg est bel et bien rentrée chez elle ce jour-là. Par la suite, on a diagnostiqué qu’elle souffrait d’un trouble schizoaffectif, avec des aspects bipolaires et neurologiques.

La plupart des travailleurs de la santé seraient horrifiés de savoir qu’une personne ayant besoin de soins a été traitée de cette façon. Après tout, ils choisissent généralement cette profession parce qu’ils se soucient des gens et veulent changer les choses.

Le problème serait différent si l’expérience de Mme Herceg était un cas isolé. Malheureusement, cette femme, comme beaucoup d’autres personnes ayant des problèmes de santé mentale, explique qu’elle a régulièrement constaté des attitudes et des comportements stigmatisants dans son cheminement à travers le système de soins de santé.

Le terme « stigmate » était autrefois utilisé pour désigner une marque apposée sur la peau des esclaves et des criminels afin que les autres sachent qu’il fallait les fuir, particulièrement en public. De nos jours, il n’est peut-être plus acceptable de marquer les personnes pour les stigmatiser mais les stigmates existent toujours. La maladie mentale suscite des préjugés qui amènent les autres à stigmatiser les personnes qui en souffrent.

Ce fait est apparu clairement au cours des audiences pancanadiennes organisées par le Comité permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie, dans le cadre de l’examen entrepris par le gouvernement fédéral sur le statut de la santé mentale au Canada. Ces audiences ont constitué le plus vaste processus de consultation publique jamais mené au Canada sur le sujet. Au cours des 130 heures d’audience, qui ont vu défiler plus de 300 témoins, il a été répété à maintes reprises que les préjugés sont le plus gros problème que les clients disent rencontrer – pire encore que la maladie elle-même. Les clients ont expliqué en quoi les préjugés modifient la manière dont ils se perçoivent eux-mêmes et les dissuadent de rechercher un traitement et, par conséquent, leur incidence sur le temps nécessaire à leur rétablissement – si celui-ci a effectivement lieu.

C’est une bonne chose de décrire les préjugés, mais encore faut-il agir. Lorsque la Commission de la santé mentale du Canada a été créée à la suite des recommandations découlant des audiences, c’est cette nécessité d’agir qui a entraîné le lancement de la campagne Changer les Mentalités. Cette campagne de lutte contre les préjugés et la discrimination échelonnée sur dix ans vise à changer les attitudes et les comportements des Canadiennes et des Canadiens envers les personnes atteintes d’une maladie mentale. Bien que les préjugés soient omniprésents dans l’ensemble de la société, la campagne se concentrera dans un premier temps sur deux groupes : les jeunes et les professionnels de la santé.

Les travailleurs de la santé ont été ciblés parce que, selon les personnes recherchant de l’aide, c’est de la première ligne du système de santé que viennent certains des comportements les plus stigmatisants et discriminants. Les recherches ont montré que les personnes atteintes d’une maladie mentale disent souvent s’être senties traitées avec condescendance, punies ou humiliées dans leurs relations avec les fournisseurs de soins de santé. Le Dr Graham Thornicroft, psychiatre et chercheur sur la stigmatisation, a constaté qu’il pouvait arriver que l’on parle à ces personnes comme si elles étaient des enfants, qu’on les ignore au moment de prendre des décisions et qu’on les évince en les pensant incapables d’assumer des responsabilités. De même, les travailleurs de la santé considèrent souvent que les personnes ayant une maladie mentale sont difficiles, moins dignes d’être soignées, manipulatrices, en recherche d’attention, agaçantes et parfaitement capables de maîtriser leur comportement – vous souvenez-vous du conseil que le médecin de Dora Herceg a donné à celle-ci?

Malgré des éléments de preuve solides qui montrent que le rétablissement est beaucoup plus fréquent que ce que l’on pense (y compris pour les personnes atteintes d’une maladie mentale grave), certains fournisseurs de soins continuent à croire que la maladie mentale relègue automatiquement les gens sur une pente descendante lente et difficile. Cet état d’esprit a de profondes incidences pour l’espoir et le rétablissement de ces personnes qui ont besoin de soutien et de compréhension.

Les préjugés peuvent se traduire par de longs temps d’attente parce que les problèmes de santé mentale ne sont pas jugés graves. Lorsque le mari de Dora l’a emmenée au service des urgences un peu après que son médecin l’a renvoyée chez elle, ils ont été dirigés vers un espace tranquille pour « attendre leur tour ». Ce n’est que 12 heures plus tard que Dora et son mari ont rencontré un deuxième médecin urgentiste, qui s’est rendu compte que Dora devait être hospitalisée immédiatement.

Les préjugés sont également à l’origine d’un taux d’erreurs de diagnostic de 70 pour cent. Le médecin de la clinique sans rendez-vous que Dora et son mari ont consulté avant de se rendre aux urgences pensait qu’elle était enceinte – comme si les femmes enceintes avaient ce genre de comportement! De plus, les préjugés jouent un rôle dans le délai moyen de 10 ans qui s’écoule entre la première recherche d’aide et l’obtention d’un diagnostic précis.

Une autre manifestation des préjugés est de sous-évaluer et d’écarter les autres troubles physiques en indiquant que « tout se passe dans la tête », ce qui signifie que ces problèmes ne sont pas traités. Le Dr Thornicroft et d’autres chercheurs ont constaté que lorsque des personnes ayant une maladie mentale recherchent un traitement pour des problèmes physiques, elles reçoivent souvent des niveaux de soins inférieurs aux normes, ce qui entraîne des taux plus élevés d’infections, des complications postopératoires, dont le décès, et des hospitalisations plus longues.

Compte tenu des graves conséquences des préjugés et de la discrimination, il est important d’élaborer des stratégies efficaces de lutte contre les préjugés. Pour ce faire, la Commission de la santé mentale du Canada a lancé l’an dernier une invitation nationale aux programmes qui luttent déjà contre les préjugés dans ces deux groupes initiaux afin de participer à Changer les Mentalités. Sur environ 250 soumissions faites par les programmes ciblant les jeunes et les travailleurs de la santé, 18 ont été sélectionnées pour la composante des travailleurs de la santé. Des exemples de ces projets pilotes sont présentés dans ce numéro de CrossCurrents. Les projets seront évalués et les conclusions serviront à créer les ressources de manière à reproduire les programmes à l’échelle nationale. Changer les Mentalités mènera également une analyse des lacunes afin de repérer les domaines qu'il reste à traiter. En outre, la campagne ciblera les préjugés dans d’autres groupes et milieux, notamment le lieu de travail.

Changer les Mentalités a également noué un partenariat avec la « Table ronde sur la santé mentale » constituée d’organismes nationaux représentant les professionnels du milieu médical, dont l’Association médicale canadienne, le Collège des médecins de famille du Canada, Registered Psychiatric Nurses of Canada, la Société canadienne de psychologie et l’Association des psychiatres du Canada. Certaines de ces organisations professionnelles gèrent aussi leur propre campagne de lutte contre les préjugés, qui ciblent les membres de leur profession respective (voir encadré latéral).

À terme, la vision est de créer un Canada où l’on soutient l’ensemble des citoyennes et des citoyens dans leurs efforts visant à être en bonne santé physique et mentale et où celles et ceux qui ont besoin d’aide peuvent l’obtenir – et où les personnes vers qui l’on peut se tourner peuvent la fournir.

Pour en savoir plus sur Changer les Mentalités et pour lire l’histoire de Dora Herceg, visitez le site Web Changer les Mentalités.

Ellen Nielsen est conseillère principale en communication à la Commission de la santé mentale du Canada.

Que faites-vous pour combattre les préjugés?

Les chefs de file des grandes professions de la santé mentale, comme l’Association des psychiatres du Canada, ont parlé publiquement des préjugés et de la discrimination dans leurs rangs. Selon la Dre Manon Charbonneau, ancienne présidente de l’Association des psychiatres du Canada, « Les préjugés ne concernent pas seulement les autres. En tant que professionnels, nous devons être conscients de nos propres comportements enclins aux préjugés ou des préjugés intériorisés que nous perpétuons peut-être ». Alors, que font les professions de la santé mentale pour combattre les préjugés et la discrimination en leur sein?

Association des facultés de médecine du Canada. Les hauts responsables de l’AFMC ont reconnu qu’il existe des possibilités pour que l’enseignement de premier cycle et des cycles supérieurs combatte les préjugés et la discrimination qui existent dans les professions médicales envers les personnes atteintes de maladie mentale.

Association canadienne des ergothérapeutes. Au congrès annuel 2008 de l’ACE à Whitehorse (Yukon), Terry Krupa a reçu le Prix du Discours commémoratif Muriel Driver, qui récompense l’excellence dans la profession. Son discours devant le public a porté sur les préjugés des ergothérapeutes envers les personnes atteintes de maladies mentales.

Association médicale canadienne. En 2008, l’AMC a adopté des motions visant à mettre fin à la discrimination dans les soins de santé envers les personnes atteintes de maladies mentales. Ces motions prévoient une collaboration entre les médecins et les psychiatres afin de garantir un meilleur accès aux soins de santé mentale et un meilleur financement des services de santé mentale, qui sont loin derrière les autres domaines de soins de santé.

Association des psychiatres du Canada. Le Groupe de travail sur la stigmatisation de l’APC a conçu une enquête pour les membres de l’APC sous la direction de la Dre Heather Stuart, qui est aujourd’hui conseillère en chef pour la campagne Changer les Mentalités de la Commission de la santé mentale du Canada. Dans cette initiative visant à faire pression sur les préjugés, on a demandé aux psychiatres de décrire les préjugés qu’eux-mêmes, leurs collègues et leurs clients avaient rencontrés, et d’indiquer quels devraient être selon eux les domaines prioritaires d’action du Groupe de travail sur la stigmatisation. Dans une deuxième enquête, on a demandé aux psychiatres de raconter leur expérience sur les mesures efficaces pour combattre ces préjugés. Les priorités suggérées et les récits seront rassemblés dans un recueil sur le site Web de l’APC.

Société canadienne de psychologie. Dans l’édition hiver 2009 de Psynopsis, le journal des psychologues du Canada publié par la SCP, la directrice générale Karen Cohen a demandé aux psychologues de s’élever contre les préjugés et de commencer par reconnaître l’existence de ceux-ci au sein de leur profession.

Société Pour Les Troubles de L’Humeur du Canada. La Société a demandé à tous les professionnels des soins de santé de faire face aux préjugés et à la discrimination dans leurs rangs et de proposer un plan d’action pour traiter ces problèmes. À son atelier de recherche 2006 sur les préjugés, les participants ont conclu que la lutte contre les préjugés et la discrimination, tels qu’exprimés par les professionnels de la santé et de la santé mentale, était leur première priorité.

 

Lisez le rapport Stigma and Discrimination – As Expressed by Mental Health Professionals. Lisez également le rapport d’étape Stigma Research and Anti-Stigma Programs: From the Point of View of People Who Live with Stigma and Discrimination Everyday.