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De l’exercice pour exorciser la douleur

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Le traitement des troubles alimentaires et d’une pratique malsaine de l’exercice physique présente un double défi

Par Abigail Pugh

Printemps 2004, Vol 7 nº3

 

Sara* parle facilement à présent de ses expériences passées qu’elle a longtemps gardées pour elle. « Au moment de la puberté, je me suis retrouvée avec quelques 14 kilos supplémentaires en très peu de temps », se rappelle-t-elle. « En dépit des avertissements de ma mère que cela allait être difficile mais que ça ne durerait pas, ce passage s’est avéré pour moi dévastateur. J’étais une gamine extrêmement sportive et pour moi, c’était important d’avoir un corps sans hanche, à la garçonne, propice aux performances d'athlète. Si bien que j’étais devenue obsédée par les corps des femmes gymnastes. Mon poids additionnel s’est concentré au niveau de mon estomac. Comme cela me déprimait vraiment de voir mon ventre ainsi, il fallait que mon corps soit très mince partout ailleurs pour parvenir à avoir le ventre plat, ce à quoi je ne suis jamais parvenue à ce stade. »

À l’image de Sara, certains hommes et femmes se livrent à l’exercice physique de façon excessive, habituellement en relation avec un problème de comportement alimentaire qui met en danger leur corps et leur esprit. De fait, des chercheurs estiment qu’environ 12 pour cent des personnes qui fréquentent les salles de gymnastique aux États-Unis ont une relation problématique avec l’exercice physique. Ce problème peut être relié directement à la perte de poids ou au contrôle des calories et peut compliquer un trouble de l’alimentation existant.

Le trouble de Sara n’a pas disparu en fin de puberté. Atteint la vingtaine, elle enseignait la gymnastique aérobique pour gagner sa vie, ce qui a aggravé ses problèmes d’alimentation. Elle s’investissait énormément pour demeurer mince et l’exercice était une méthode sûre pour maîtriser son poids de même que pour ‘contrer’ et ‘compenser’ sa dépendance au tabac. Âgée aujourd’hui de près de 35 ans, elle est en mesure de parler ouvertement et clairement de sa lutte douloureuse contre son trouble alimentaire, car elle a enfin l’objectivité et la paix que seul le recul peut procurer.

« Je me sentais terriblement anxieuse quand je manquais une séance d’exercices, au point que cela m'empêchait d’apprécier ma journée », se rappelle-t-elle. « Pour me rattraper, je planifiais une séance plus longue et plus difficile le lendemain, continuant de me rassurer en me disant que j’allais rattraper cette séance. Je me souviens de ce jour où, encore adolescente, je m’en allais au gym faire mes exercices, l'estomac vraiment plein de m’être goinfrée ; alors que je m’apprêtais à sortir, je me suis pourtant emparée de deux tranches de pain, juste pour être sûre de me sentir vraiment rassasiée et hors de contrôle (pour me motiver à faire une séance d’exercices plus intenses) ».

L’anxiété et une mise en scène ritualiste de séances d’exercice quotidiennes et punitives sont caractéristiques d’un syndrome que certains chercheurs désignent sous le nom de boulimie d’exercices ou d'anorexie athlétique. L’anorexie athlétique n’est pas un diagnostic aussi largement reconnu que l’anorexie mentale (autorestriction compulsive à se nourrir), la boulimie (fait de trop manger puis de vomir, de faire un excès d’exercice ou d’avoir recours aux laxatifs ou diurétiques) et le trouble de frénésie alimentaire (fait de manger avec excès sans avoir recours à des mesures de compensation). Mais considérée seule, et plus communément accompagnée d’un trouble de l’alimentation, elle peut mener à d’importantes blessures. Les adeptes de l’exercice physique qui sont atteints de ce trouble se soumettent souvent à un régime punitif de trois ou quatre heures d’exercices par jour, risquant le surmenage et l’hypoglycémie. L’incitation à faire une séance d’exercices à tout prix peut amener ces personnes à ne pas faire attention à une blessure ou à un claquage musculaire, à se déshydrater, à se surmener, à se faire des entorses, des déchirures musculaires et des fractures et à avoir une insuffisance cardiaque.

Cela peut aussi les amener à s’absenter du travail, à ne pas remplir leurs obligations sociales et autres activités et peut entraîner ou aggraver une dépression. Certains chercheurs pensent qu’un excès d'exercices peut supprimer la sensation de faim, ce qui a pour effet de faire durer un trouble de l'alimentation existant ou de l’empirer.

Les thérapies visant à soigner l’exercice compulsif englobent un large éventail de traditions. Christine Courbasson, spécialiste des troubles alimentaires au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) de Toronto, se sert d’une combinaison de méthodes thérapeutiques cognitives et comportementales, et de principes Zen, qui visent à aider ses clients à s’accepter totalement et à tolérer l’ambiguïté et l'imperfection. « Cela signifie qu’au lieu de s’intéresser uniquement au comportement problématique, c’est sur tout l’être que se fait le travail », explique Christine Courbasson. Elle pense que l’excès d’exercices constitue une échappatoire pour de nombreuses femmes qui ne sont pas heureuses et auxquelles on dit que l’exercice réglera leurs problèmes. Sa clientèle se constitue de 90 à 95 pour cent de femmes, âgées de 18 à 50 ans. Christine Courbasson estime que la réintroduction de l’exercice sous forme modérée est possible et souhaitable. « Il est bon de présenter l’exercice physique comme une composante importante de la vie », commente-t-elle.

Ann Kerr est directrice de programme à Sheena’s Place à Toronto, centre de soutien aux personnes atteintes d’un trouble de l’alimentation. Son programme est basé sur un modèle non médical : il n’y a pas d'évaluation des clients à leur arrivée et on ne tient aucun dossier. Son centre dispose de près de 65 groupes de thérapie divers, qui se divisent en plusieurs catégories : les groupes de soutien générique, ceux qui traitent de questions relatives à l’image corporelle, ceux qui développent les compétences et les groupes de thérapie par l’expression, notamment le yoga, la méthode Pilates, les arts et la méditation basée sur la pleine conscience. Quelles sont les raisons d’un exercice incontrôlé ? « La plupart du temps, explique Anne Kerr, la femme pense qu’elle n’a pas le choix : elle n’a pas l’impression que c’est de l'autodestruction. La plupart d’entre elles le font pour maintenir un certain équilibre : pour calmer une anxiété qui n’est pas forcément reliée au poids. » Souvent, la chair et la prise de poids ont une signification obsessionnelle ou phobique pour la personne. « Ce qui est le plus redouté, c’est de devenir gros, mais cela n’a rien à voir avec le poids réel », dit Anne Kerr. Et d’ajouter : « C’est la lourdeur, l'engourdissement, l’angoisse ressentie par la personne à propos de son propre corps. »

La clientèle d’Anne Kerr, à l’instar de celle de Christine Courbasson, se constitue de 90 à 95 pour cent de femmes, dont environ 60 pour cent sont âgées de 20 à 40 ans. D’après ce qu’elle a pu constater, les clientes les plus jeunes ont une tendance plus forte à faire de l’exercice avec excès que celles qui sont dans la trentaine et la quarantaine.

Une étude publiée en 2002 dans la revue Eating and Weight Disorders a révélé que l’exercice structuré sous forme d’entraînement en résistance est un outil thérapeutique utile pour les clients hospitalisés pour anorexie : le régime renforce la composition corporelle et le bien-être psychologique. Toutefois, Anne Kerr dit qu’il peut s’avérer très difficile de faire de l’exercice ‘normalement’ après avoir combattu une routine excessive. « Auparavant, dans les programmes hospitaliers traditionnels, on faisait complètement arrêter l'exercice aux patients. Il est difficile de faire redémarrer beaucoup de gens et ils deviennent très sédentaires. Le défi, c’est de réussir à les faire reprendre l’exercice », ajoute-elle. Si certains clients sont capables de trouver un moyen de faire de l’exercice et de garder un poids normal, selon Anne Kerr, « certains ne peuvent prendre le risque de faire une rechute. Ils doivent s’en abstenir. » Cela est une terrible perte surtout pour certains athlètes professionnels, tels que des danseurs ou des gymnastes, qui ont une propension plus élevée aux troubles de l’alimentation que le reste de la population et qui doivent souvent abandonner leur métier (voir l’encadré, p. 15).

Caroline Davis, professeure de psychologie à l’Université York à Toronto, soutient que le modèle de réduction des méfaits similaire à celui utilisé de plus en plus dans le domaine des toxicomanies pourrait être efficace dans certains cas, lorsqu’un changement radical de comportement est trop difficile. Elle donne l'exemple d’une cliente qui pèse peut-être 7 kilos de moins que son poids idéal mais qui dit : « S’il faut je pèse 59 kilos pour que j’aille mieux, alors je préfère rester comme je suis. » Pour cette cliente, il est possible que l’insuffisance pondérale et l’exercice physique soient un objectif plus réaliste et plus sain que l'abstinence totale.

 

Les athlètes et les troubles de l’alimentation – aucun lien évident

Bien que de nombreuses études attestent d’une vulnérabilité accrue à une pratique problématique de l'exercice physique chez les athlètes professionnels par rapport à l’ensemble de la population, il en est autres qui montrent que les athlètes sont moins susceptibles de développer des routines compulsives ou une dépendance. Caroline Davis, professeure de psychologie à l’Université York, dit que les deux arguments peuvent se défendre, et que tout dépend de la définition que l’on donne de l’athlète. Dans une étude de 1994 publiée dans Psychological Medicine, elle a observé que sur l’ensemble des participants ayant un trouble de l’alimentation, la moitié d’entre eux étaient des athlètes ou des danseurs de compétition. Toutefois, en partant d’une définition plus conventionnelle du mot ‘athlète’, soit uniquement ceux faisant de la compétition à l’échelon national ou international (ou les danseurs professionnels), Caroline Davis a pu constater, lors d’une autre étude menée en 2001 et publiée dans Sport and Exercise Psychology, qu'environ 25 pour cent des personnes hospitalisées étaient des athlètes. Caroline Davis soutient que, si l'on se base sur des définitions bien plus générales, il est très possible que les troubles de l’alimentation soient de fait plus faibles parmi les athlètes que dans la population générale, où on les estime à environ trois pour cent.

« Environ 12 pour cent des personnes qui fréquentent les salles de gymnastique aux États-Unis ont une relation problématique avec l’exercice physique. Ce problème peut être relié directement à la perte de poids ou au contrôle des calories et peut compliquer un trouble de l’alimentation existant. »

 

Quand une habitude saine devient-elle un problème ?

Selon Christine Courbasson, spécialiste des troubles de l’alimentation au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH), le fil est très ténu entre le fait d’être obsédé par son physique et celui d’avoir un trouble de l’alimentation ou de faire de l’exercice de façon problématique. Voici quelques symptômes montrant qu'un intérêt pour la condition physique s’est transformé en anorexie athlétique, entre autres :

  • une pratique excessive de l’exercice dépassant les exigences pour être en bonne santé

  • une pratique de l’exercice en dépit d’une maladie physique ou d’une blessure

  • le fait d’associer ses exploits physiques au nombre de calories dépensées

  • le fait de pratiquer l’exercice comme réaction aux calories emmagasinées

  • le fait de définir sa valeur personnelle uniquement en termes de performance physique

  • une obsession avec son poids et son alimentation

  • le fait compromettre son travail professionnel ou scolaire et ses relations pour consacrer davantage de temps à l’exercice

  • le fait d’oublier que l’activité physique peut être agréable

  • l’obligation de se surpasser pour avoir un nouveau défi à relever

  • le fait de justifier un comportement excessif en insistant sur la nécessité de l’exercice ou sur ses bienfaits pour la santé

Ce qui est le plus redouté, c’est de devenir gros, mais cela n’a rien à voir avec le poids réel. C’est la lourdeur, l’engourdissement, l’angoisse ressentie par la personne à propos de son propre corps. »