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Les laissées-pour-compte

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Les femmes détenues ont des besoins uniques en matière de traitement de la toxicomanie

Par Astrid Van Den Broek

Printemps 2006, Vol 9 nº3

 

S’il y a une leçon que l’on a pu tirer des événements survenus en 1994 à la prison des femmes de Kingston, c’est celle-ci : les femmes délinquantes ne doivent pas être traitées de la même façon que les hommes dans les établissements correctionnels. L’incident, au cours duquel des confrontations entre détenues et membres du personnel pénitentiaire ont dégénéré, atteignant leur comble avec la fouille à nu de plusieurs détenues par une équipe pénitentiaire masculine d’intervention d’urgence, aura en effet été une dure leçon.

Même si la situation n’est plus aussi dramatique, il est devenu clair que, pour ce qui est de résoudre des problèmes de toxicomanie, les femmes délinquantes ne sont pas confrontées à la même réalité que les hommes. Dans un rapport produit par Santé Canada en 2001 sur les besoins en traitement de la toxicomanie chez les femmes, on signale le manque de ressources adéquates pour les femmes délinquantes. Ces dernières sont plus susceptibles d’avoir une dépendance aux médicaments sur ordonnance qu’aux drogues illicites ; elles risquent davantage d’avoir connu la violence et les traumatismes qui en résultent ; elles ne disposent souvent pas de soutien familial et on leur a probablement retiré la garde de leurs enfants.

Étant donné ces problèmes très particuliers, on comprend que les femmes délinquantes aient besoin d’un traitement de la toxicomanie spécifique à leur condition féminine. Le Programme d’intervention pour délinquantes toxicomanes (PIDT), lancé en 1999 par le Service correctionnel Canada (SCC), a été créé avec, pour mandat, d’aider les femmes délinquantes des pénitenciers fédéraux ayant des problèmes de toxicomanie.

« Près de 80 pour cent des femmes incarcérées dans notre système pénitentiaire prennent de l’alcool ou d'autres drogues au point de nécessiter une intervention quelconque », explique Brian Grant, directeur du Centre de toxicologie du SCC à Montague, à l’Ile-du-Prince-Édouard qui a créé le programme. « Ce taux tend à être plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Et chez les femmes, les drogues tendent à avoir plus d’importance que l’alcool, et à un degré plus poussé. On relève aussi un taux plus élevé d’usage de médicaments sur ordonnance, les benzodiazépines constituant le groupe dominant. » Non seulement le type de drogues qu’elles prennent leur est-il propre, mais leurs antécédents le sont également. Lors d’une enquête par sondage portant sur près de 50 participantes au PIDT, Brian Grant a remarqué que toutes avaient connu des traumatismes, que ce soient des violences physiques ou sexuelles ou un dysfonctionnement familial grave. Ces femmes étaient également accablées par des sentiments de culpabilité et de honte, en particulier liés à leur rôle parental.

Les femmes diffèrent aussi des hommes pour ce qui est du développement de leur toxicomanie. « Les femmes en viennent souvent à la toxicomanie du fait de leur entourage », dit Brian Grant. « Contrairement aux hommes, qui risquent de commencer à boire jeunes par bravade, les femmes risquent davantage de s’y mettre pour s’intégrer dans un groupe. Elles tendent à user de drogues et d’alcool pour résoudre leurs problèmes de relations. Et elles s’en servent souvent pour composer avec un traumatisme lié à ce qu’elles ont pu vivre. C’est une façon de pratiquer l’automédication pour supprimer les obstacles à surmonter »,d'ajouter Brian Grant.

Pourtant, ces besoins uniques n’ont pas engendré de méthodes de traitement ciblées. « Ce qu’on a fait jusque-là, c’est d’essayer d’adapter les services pour hommes », explique Dre Stephanie Covington, codirectrice du centre pour la justice adaptée aux sexes de La Jolla, en Californie. « L’intervention qui en résulte est très différente de ce qu’elle aurait été si on avait commencé par se pencher sur la vie de ces femmes, si on avait examiné leurs réactions et conçu les traitements en conséquence », dit-elle. Le type de traitement utilisé pour les hommes faisait généralement appel à la thérapie cognitivo-comportementale, qui semble réussir chez les hommes délinquants.

« Comme il fallait s’y attendre, une fois que les programmes créés pour des hommes toxicomanes, et validés auprès d’eux de façon empirique, ont été appliqués aux femmes, le succès obtenu auprès d’elles n’a pas vraiment été celui qu’on espérait. Les taux d’abandon étaient plus élevés, les taux de réussite plus faibles », affirme Rebecca Dempster, psychologue au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) de Toronto, et membre de l’équipe de CAMH ayant élaboré le protocole de traitement du PIDT et formé les animateurs des prisons fédérales affectés au programme.

« Le traitement a été conçu sur la prémisse que, si vous considérez sa capacité de raisonnement, vous accédez aux sentiments ressentis par la personne. C’est là beaucoup assumer et vous ne pouvez travailler qu’à un certain niveau si vous adoptez une approche cognitivo-comportementale », dit Stephanie Covington. Puis elle ajoute : « Il y a un précepte dans le traitement de la toxicomanie : "C’est vrai que vous avez été victime de violence, mais une fois que vous aurez été sobre pendant un an, vous serez prête à affronter votre traumatisme". Malheureusement, pour certaines femmes, l’interrelation entre le traumatisme et la toxicomanie est si puissante que ce terme d’un an n’est jamais atteint. »

Le PIDT, mis à l’essai depuis deux ans dans cinq pénitentiaires canadiens à titre de projet pilote, reconnaît cette interrelation. « En élaborant le PIDT, il nous a été donné de chercher une solution féminine aux besoins spécifiques des femmes », dit Rebecca Dempster. « Pour créer le programme et former le personnel devant l’offrir, nous avons suivi des principes d’habilitation, d’entraide mutuelle et de communauté. »

Trois phases essentielles sont en jeu : l’engagement initial et l’éducation, le traitement thérapeutique intensif et la phase de maintien. « Lorsqu’une femme arrive, un membre du personnel la rencontre au bout d'un jour ou deux pour démarrer la phase initiale », dit Lucy Hume, consultante du PIDT qui travaille à présent avec le Centre Jean Tweed de Toronto, centre qui offre des traitements aux femmes toxicomanes. « Nous voulons aborder les femmes dès leur arrivée, avant qu’elles ne se trouvent happées par la contre-culture de l’établissement. Ce n’est pas une entrevue mais une façon d’établir le contact avec elles et de leur laisser savoir qu’il y a une présence humaine derrière les barreaux », explique-t-elle.

Toute femme arrivant à l’établissement participe à la première phase du programme, axée sur l’éducation en matière d’abus de drogues. « La toxicomanie touche toutes les personnes incarcérées », dit Lucy Hume. « Qu’il s’agisse d’un membre de leur famille ou de la détenue de la cellule voisine, l’abus de drogues ou d'alcool va les concerner. Nous nous efforçons de faire un travail d’éducation, de prévention et de soutien par les pairs, le tout intégré à cette première phase. »

Ensuite, les femmes qui ont des antécédents importants de toxicomanie prennent part aux ateliers thérapeutiques intensifs de la deuxième phase, qui portent sur divers sujets alliant étroitement psycho-éducation et renforcement des compétences. On y présente aussi une approche plus relationnelle, par des discussions sur la sexualité, la famille et les relations organisées tout au long du programme. « C’est grâce à une combinaison de méthodes cognitives et relationnelles que les femmes vont pouvoir avancer, car nous développons chez elles les capacités d’adaptation, qui les aideront à composer avec ce qui survient dans leur environnement », de dire Brian Grant. « En même temps, nous nous occupons des problèmes sous-jacents à l’usage de drogues et d’alcool. »

La troisième phase représente un autre aspect unique du PIDT, celui du suivi et du soutien communautaire, défini par Santé Canada dans un rapport de 2001 comme l’une des lacunes des programmes de traitement pour femmes délinquantes. « Avec le PIDT, le traitement de maintien dans la collectivité se poursuit plusieurs mois, sous la supervision d’agents de liberté conditionnelle et d’intervenants communautaires », explique Lucy Hume. C’est probablement la première fois dans l’histoire du système juridique que nous faisons de la prévention des rechutes et étudions ses applications au niveau des divers changements comportementaux en jeu, au lieu de les relier uniquement à la toxicomanie », commente-t-elle.

« S’il est vrai que le programme semble avoir été bien accueilli, il gagnerait à être affiné », affirme Kim Pate, directrice générale de l’association canadienne des Sociétés Elizabeth Fry, organisme de défense des droits des femmes au sein du système juridique et qui a son siège à Ottawa. La critique de Kim Pate est d'abord dirigée vers le comportement à l’égard des drogues. « Un des éléments que les programmes de traitement de la toxicomanie oublient souvent d’aborder, c’est la présomption que les drogues illicites sont les drogues de choix », dit-elle. Mais quand il s’agit de médicaments sur ordonnance, la charge de régler le problème revient très souvent à chaque femme ; or, on pourrait presque penser que le véritable pourvoyeur de drogues n’est autre que le système, celui-là même qui est censé s’interposer au niveau de l'usage abusif », poursuit-elle. Elle fait remarquer que d’anciennes détenues lui ont dit que les médicaments sur ordonnance leur étaient souvent distribués en abondance et même qu’on les forçait parfois à en prendre. « On s’applique beaucoup à empêcher les drogues de rentrer dans l’établissement mais la prise de médicaments sur ordonnance est, sinon encouragée, à tout le moins, jugée comme acceptable. »

L’autre problème constaté par Kim Pate est la classification du PIDT à titre de programme de traitement de la toxicomanie. « De nombreuses femmes disent qu’il est regrettable que le programme s’inscrive dans le cadre du traitement de la toxicomanie au lieu de figurer à titre de soutien et d’occasions permanentes de développement personnel », ajoute-t-elle.

Ces préoccupations devront être prises en compte à mesure de l’avancement du PIDT (on procède actuellement à son évaluation en vue de l’appliquer dans d’autres établissements). « Une des phases actuelles qui demande à être renforcée est celle du maintien dans la collectivité », dit Brian Grant. « Nous cherchons à travailler au sein de l’établissement en vue de modifier les caractéristiques du climat qui y règne. C’est un processus qui s’avère lent à démarrer et à lancer. Le rétablissement doit avoir lieu dans un milieu encourageant et si nous ne sommes pas en mesure de l’offrir dans l’établissement, notre efficacité en sera réduite. Nous devons créer davantage d’occasions pour les femmes de vivre des expériences positives », conclut Brian Grant.

 

 

La vie derrière les barreaux, à travers les chiffres

• Plus de la moitié des infractions pour lesquelles les détenues des prisons fédérales ont été condamnées concernent des infractions sans violence contre des biens et des infractions liées aux drogues.

• 82 pour cent de toutes les détenues des prisons fédérales ont déclaré avoir été victimes de violence physique ou sexuelle. Chez les femmes autochtones, le chiffre si situe à 90 pour cent.

• Les femmes représentent moins de cinq pour cent de toutes les personnes purgeant une peine d'un minimum de deux ans, et la grande majorité des femmes délinquantes en sont à leur premier emprisonnement.

• La population carcérale enregistrant la croissance la plus rapide au monde est celle des femmes, et en particulier, celle des femmes racisées, jeunes, pauvres et ayant des déficiences mentales et cognitives.

• Les deux tiers des détenues des prisons fédérales sont mères de famille et sont plus susceptibles que les hommes d’avoir les responsabilités premières à l’égard de leurs enfants.

 

Source : Association canadienne des Sociétés Elizabeth Fry