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L’intimidation dans le milieu infirmier

the front cover of a crosscurrents magazine- the main image is a vase with bold coloured flowers

 

Instaurer une culture de respect pour combattre la violence latérale

Par Abigail Pugh

Hiver 2005-2006, Vol 9, n°2

 

« Lorsque Marie a pris sa retraite, nous avons découvert qu’elle avait accumulé de l’équipement dans son casier. Nous aurions toutes voulu être aussi organisées qu’elle mais nous n’avions pas compris que pendant toutes ces années elle nous avait empêchées de faire notre travail correctement ».

« Lors de mon tout premier poste à la sortie de l’école d’infirmières, je donnais vraiment le meilleur de moi-même et mes patients étaient ravis. Mais tout ce que savait dire ma superviseure à la fin de ma garde de nuit, c’était : ‘Tâche d’aller plus vite demain’. ça m’a anéantie! »

« La violence physique, le racisme, les jurons, les grimaces, les commérages, le travail saboté… oh oui, j’ai tout vu en 35 ans de carrière dans ce métier. Tous les comportements intimidants que vous pouvez imaginer ».

Les comportements décrits ci-dessus par trois infirmières canadiennes et américaines illustrent ce que l’on appelle la « violence latérale » ou l’« hostilité horizontale », une forme d’intimidation décrite depuis plus de 20 ans dans la littérature infirmière.

Linda Rabyj, infirmière psychiatrique autorisée et conseillère chez McKenzie Carver and Associates à Saskatoon, en Saskatchewan, organise des ateliers sur la violence latérale pour les professionnels de la santé. Selon elle, la violence latérale existe sous différentes formes, depuis le comportement ordinaire en apparence comme le commérage ou les critiques, jusqu’à l’intimidation, en passant par le racisme et les menaces ou agressions physiques catégoriques.

Bien qu’il n’existe aucune étude comparative, les recherches suggèrent que la violence latérale pourrait être particulièrement répandue dans la profession infirmière (mais Linda Rabyj souligne qu’elle touche toutes les professions et ne se limite absolument pas au milieu infirmier). Selon une étude publiée en 2003 dans le Journal of Advanced Nursing, la moitié des infirmières nouvellement diplômées ont signalé avoir été victimes de violence latérale. « De nombreuses infirmières principales exigent que les nouvelles diplômées se mettent immédiatement au travail », affirme Judith Tompkins, chef en pratique des soins infirmiers et services professionnels et vice-présidente à la direction des programmes au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) de Toronto. « Lorsqu’il y a un manque de collégialité et de mentorat de la part des pairs, les infirmières débutantes sont jetées au milieu du personnel sans aucun soutien. »

Mais pourquoi les infirmières sont-elles particulièrement vulnérables à la violence latérale ? Selon le Dr Barry Stein, psychologue de Duncan, Colombie-Britannique, spécialisé dans le harcèlement et la violence en milieu de travail, « l’un des gros problèmes est que la plupart des infirmières sont accablées de travail. La violence latérale peut être due au fait que les infirmières projettent leur angoisse et leur agressivité sur leurs collègues. »

D’après un rapport sur la santé des infirmières réalisé en 2002 par la Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé, « les charges de travail atteignent apparemment des niveaux insupportables, fait d'autant plus inquiétant que le personnel infirmier vieillit et que le secteur s'attend à une importante pénurie générale de ces travailleurs ». Le Dr Stein estime qu’en dépit des tentatives des dernières décennies visant à mieux faire connaître la profession infirmière et à y attirer plus d’hommes, « cette profession reste un « ghetto rose » et manque souvent de soutien en ressources humaines dans l'organisation. »

Le Dr Martha Griffin, activiste et infirmière enseignante à Boston (Massachusetts), réaffirme le lien entre la violence latérale dans le milieu infirmier et les comportements de groupes opprimés, où le conflit intergroupe est perçu dans le contexte d’une exclusion de la structure du pouvoir. Selon Martha Griffin, « généralement, les infirmières n’exercent pas un contrôle suffisant sur leur environnement de travail et assument un niveau élevé de responsabilité associé à une faible autonomie. Lorsque les infirmières ne maîtrisent pas la situation mais en sont responsables, vous pouvez comprendre pourquoi elles peuvent être mécontentes les unes des autres ».

Dans une culture si retranchée, rares sont les solutions pour les infirmières victimes de violence latérale. Le Dr Stein fait remarquer : « Nombreuses sont celles qui décident de tenir bon, de prendre un congé lié au stress ou de quitter la profession ». Avant que des mesures préventives soient prises au Brigham and Women’s Hospital, où travaille le DGriffin, 60 pour cent des infirmières démissionnaient dans les six mois à cause de la violence latérale. D’autres stratégies d’adaptation malsaines consistent à commencer à fumer ou à faire un usage abusif d’alcool et de médicaments. Linda Rabyj ajoute à la liste une baisse de créativité et de productivité ainsi qu’une augmentation du temps d’adaptation, une multiplication des congés de maladie, ainsi qu’une utilisation accrue des prestations sociales et des travailleurs temporaires.

Cependant, Judith Tompkins souligne que les initiatives en matière de diversité et de lutte contre le harcèlement peuvent faire une grande différence. Elle ajoute : « Les changements opérés ces dix dernières années me donnent espoir. Notre politique de lutte contre le harcèlement indique que la violence latérale ne sera plus tolérée ». Linda Rabyj confirme l’importance des politiques qui favorisent des cultures saines en milieu de travail. Selon elle, « la tolérance zéro est un élément fondamental. La violence latérale ne peut pas se développer lorsque les employeurs deviennent responsables d’un point de vue éthique et juridique ».

Le taux de conservation du personnel au Brigham and Women’s Hospital est passé de 60 à 94 pour cent après que le DGriffin a lancé un programme de sensibilisation fondé sur une approche cognitivo-comportementale. Le DGriffin espère qu’en identifiant clairement le problème et en suggérant des moyens simples de le résoudre, la situation s’améliorera. Elle affirme : « Les nouvelles infirmières intériorisent leurs expériences et supposent qu’elles sont les seules à vivre ce genre de situation. Notre programme donne aux infirmières les moyens de défendre leurs propres droits. Grâce à cette initiative, le taux de conservation du personnel augmente. Nous attribuons cette réussite à la reconnaissance de la violence latérale. Les nouvelles infirmières peuvent tirer des leçons de ce qu’ont vécu celles qui les ont précédées ».

 

 

Signes de violence en milieu de travail

Les spécialistes de la lutte contre la violence et le harcèlement en milieu de travail identifient la violence latérale en se fondant sur les comportements suivants :

 

  • langage corporel agressif ou moqueur (haussement des sourcils, grimaces…) ;

  • répliques verbales, réponses brusques, langage grossier ;

  • comportements visant à miner (ignorer les questions, critiquer constamment ou exclure une personne des discussions) ;

  • refuser de donner des renseignements ou des conseils nécessaires ;

  • sabotage (mise en place de conditions conduisant une nouvelle recrue à l’échec) ;

  • conflits internes et chamailleries ;

  • désignation d’un bouc émissaire ;

  • reproches et commérages dans le dos des collègues ;

  • non respect de la vie privée et violation des confidences ;

  • cris, hurlements et autres comportements d’intimidation ;

  • jugements fondés sur l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’origine ethnique, le poids ou la taille ;

  • violence physique.