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Enseigner aux enfants difficiles

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Des programmes spéciaux d’enseignement apportent de l’espoir aux élèves atteints d’un ensemble de troubles causés par l’alcoolisation fœtale

Par Astrid Van Den Broek

Automne 2004, Vol 8 nº1

 

Après quatre ans de lutte avec le système d’éducation publique de Whitehorse, au Yukon, Roberta Humberstone s’est dit qu’elle n’avait plus le choix. Elle a retiré de l’école sa fille Plum, âgée de 9 ans, pour la scolariser à la maison. Pourquoi un changement aussi radical ? Plum est atteinte du syndrome d'alcoolisation fœtale (SAF), un état que ses enseignants ne semblent pas comprendre. « Plum n’avait pas le droit de participer aux sorties scolaires parce qu’on n’arrivait pas à la maîtriser, explique Roberta Humberstone. Son enseignant l’avait installée toute seule au fond de la classe, à l’écart des autres. Je ne sais pas comment elle était supposée apprendre, dans ces conditions. »

À la maison, Roberta Humberstone peut offrir à sa fille adoptive le milieu de travail sur mesure dont elle a tant besoin. « J’élabore peu à peu une façon de lui enseigner suffisamment efficace pour qu’elle en retienne quelque chose, dit-elle. Mais cela exige beaucoup de travail seule à seule avec elle. »

L’exemple de Roberta et de Plum est courant dans l’univers des personnes atteintes du SAF. De nombreux élèves ayant ce trouble sont étiquetés comme étant ‘insupportables’ par leurs éducateurs qui ne saisissent pas qu’il s’agit là d’une réaction vis-à-vis d’un milieu qui les dépasse. Mais les spécialistes disent qu’au lieu de chercher à les insérer de force dans le système éducatif, on doit tenir compte de leurs besoins. Pour réussir à l’école, les enfants atteints du SAF ont besoin d’être mieux compris du personnel scolaire et d'avoir davantage de ressources à leur disposition.

Bien qu’il n’y ait aucune statistique canadienne à ce sujet, Santé Canada estime à près de 62 000 le nombre d’enfants ayant un ensemble de troubles causés par l’alcoolisation fœtale (ETCAF). Il s’agit d’un syndrome de lésions cérébrales causées par une exposition prénatale à l’alcool, et qui affecte le fonctionnement cognitif, social et affectif ainsi que la motricité. Tandis que les enfants touchés par le SAF, un syndrome plus grave, ont des caractéristiques faciales distinctes, telles qu’une lèvre supérieure mince et des yeux très espacés, d’autres peuvent ne présenter que des signes physiques très discrets ou aucun signe, ce qui ne les empêche pas d’avoir une déficience cérébrale qui peut entraver leur apprentissage.

Du fait que les signes physiques peuvent être très peu visibles ou inexistants, les enfants risquent d’être mécompris. « Étant donné que leur comportement devient un problème prédominant, leur attitude est perçue par de nombreux professionnels, par d’autres enfants et par la communauté environnante comme une mauvaise conduite délibérée, » dit Paula Cook, enseignante du programme SAF de l’école publique Lord Nelson à Winnipeg, au Manitoba, qui a actuellement neuf élèves de 8 à 13 ans. « Ce sont des enfants à problèmes, mais ils se sentent frustrés, c’est leur façon à eux de réagir vis-à-vis de ce qui les entoure. »

Voilà le fond du problème – ces enfants ne peuvent pas s’intégrer au milieu d’apprentissage du système actuel. En dépit des besoins, rares sont les programmes tels que celui de l’école Lord Nelson (un programme du même type est présenté dans l’encadré). La plupart des élèves ayant un ETCAF continuent d’être mêlés à l’ensemble des élèves de classes régulières dont les enseignants ne sont pas forcément au fait de l’ETCAF ni de son incidence sur l’apprentissage et le comportement.

Ce qui complique encore la situation, c’est que 86 pour cent de ces élèves ont un QI qui se situe dans la norme, d’après ce que révèle une étude menée en 1996 par Dre Ann Streissguth et ses collègues de l'université de Washington à Seattle. Mais s’ils ne sont pas admissibles aux services pour déficiences du développement, ces enfants ont toutefois du mal à se servir de leur intelligence. « Les enfants ayant un ETCAF ont un système d’intégration sensorielle asymétrique, explique Paula Cook. C’est une chose que peu d’éducateurs comprennent – les répercussions d’un système d’intégration défectueux sur des enfants, dans une classe qui peut être très animée. » Les élèves peuvent facilement se sentir dépassés par de trop nombreuses stimulations sensorielles. « Parfois l’encombrement visuel et l’ensemble de la structure de la classe ne conviennent pas à ces enfants, dit Paula Cook. Quand vous leur demandez de prêter attention, c'est comme si vous demandiez au champion Rick Hansen de se lever de son fauteuil roulant pour aller courir sur la piste. »

Il y a aussi la question du type de compétences à enseigner : faut-il mettre l’accent sur le développement de compétences scolaires ou sur celui des aptitudes à la vie quotidienne, dont les enfants ont tant besoin ? « Certains enfants ne réussiront pas sur le plan académique, il s’agit donc de les garder à l’école avec leurs pairs », dit Su Knorr, thérapeute familiale au Rideauwood Addiction and Family Services à Ottawa, en Ontario. L’apprentissage des aptitudes à la vie quotidienne permet souvent à ces élèves d'ajouter une dimension pratique à leurs études. Paula Cook prône une méthode qu’elle désigne par la formule anglaise « LET’s learn ». Le "L" renvoie aux aptitudes de vie quotidienne (en anglais, life skills), le "E" à l’expérience, le "T" aux sensations tactiles. Pour l’illustrer, elle mentionne l’exemple récent d’une élève qu’on envoyait tous les jours faire des courses, avec de l’argent et une liste, en prévision d’un barbecue à l'école.

Si Paula Cook s’y connaît dans l’enseignement aux enfants ayant un ETCAF, ce n’est pas le cas pour de nombreux enseignants des classes régulières, aux prises avec un sentiment de frustration. Mais ils peuvent aussi faire preuve de sympathie. « On trouve dans les classes bon nombre d’élèves ayant toutes sortes de difficultés », dit Jan Lutke, conseiller en chef spécialiste du SAF au service Connections, un organisme de formation et de consultation sur l’ETCAF opérant à Vancouver, en Colombie-Britannique. Jan Lutke souligne que, contrairement au cas d’un enfant handicapé en fauteuil roulant, où le handicap saute aux yeux,l'ETCAF n’est pas si facile à repérer.

Alors, quelle est la solution ? « Les enseignants ont besoin d’être mieux informés pour pouvoir mieux comprendre les enfants, » affirme Diane Malbin, travailleuse sociale auprès de la SAFCETS, un organisme qui offre des services consultatifs et éducatifs sur l’ETCAF à Portland, en Oregon. En Ontario, Su Knorr contribue à sensibiliser les enseignants au SAF par son travail de consultante auprès des écoles : elle leur donne des connaissances élémentaires à ce sujet afin de mieux les équiper pour répondre aux besoins des élèves atteints d’un ETCAF.

À plus long terme, le système scolaire doit collaborer avec les parents pour apporter des changements qui soient applicables en salles de classe. Pour Diane Malbin, cela signifie, au bout du compte, adapter le milieu d’apprentissage. « Au lieu d’avoir une seule technique d’enseignement et un calendrier d’apprentissage standard, nous commençons à voir que les gens se développent différemment. Au lieu de commencer par dire "Voici ce que nous allons faire pour les enfants", nous devons nous demander "Qui sont ces enfants et comment apprennent-ils ?" » 

La recherche de solutions suscitera probablement des récits d’espoir à l’image de celui de Bruce Ritchie et de son fils David âgé de 14 ans, atteint du SAF. David a récemment terminé l’école primaire à Sarnia, en Ontario. Son père pense que sa réussite est due pour beaucoup à l’ambiance favorable qui régnait dans sa classe. « Ses enseignants ont été soigneusement choisis et formés, explique Bruce Ritchie. Grâce à un diagnostic précoce et à un suivi intensif, des progrès incroyables ont pu être accomplis, qui sont dus aussi à la participation active des parents à l’école et à leur action revendicatrice. David adore l’école. »

 

Le programme “Staying in School, Staying on Track” de l’école secondaire Templeton à Vancouver, en Colombie-Britannique, est le seul du genre au Canada pour les élèves du secondaire ayant un ETCAF. De nombreux enfants ayant cet ensemble de troubles n’atteignent même pas le secondaire et un nombre encore plus important ne vont pas plus loin que la 9e ou la 10e année, selon Darlene Hughes, enseignante du programme. Les élèves prennent des cours facultatifs tels que les arts industriels ou les arts visuels avec d’autres camarades. Quant aux matières scolaires de base, comme l’anglais ou les maths, ils les apprennent dans la classe de Darlene Hughes où ils suivent un programme créé sur mesure pour les élèves atteints d’un ETCAF. Ce programme se compose de deux phases : la première, destinée aux élèves de 8e et 9e années, porte principalement sur une programmation scolaire de base ; la seconde, pour les élèves de la 10e à la 12e année, met l’accent sur des connaissances pratiques, comme la rédaction d’un curriculum vitae. Mais quel est l’élément le plus important de leur apprentissage ? « C’est l’estime de soi, répond Darlene Hughes. Parce que, quand ces élèves arrivent dans ma classe, ils n’en ont encore aucune. »

 

  • Publié par le ministère de l’Éducation de Colombie-Britannique, ce document offre des conseils sur  le repérage des élèves ayant un ETCAF et leur apprentissage.   Ressources pédagogiques pour les élèves atteints du SAF        
  • A partir de l’initiative provinciale manitobaine Enfant en santé Manitoba, découvrez des stratégies de prévention du SAF mises en place dans la province, des faits sur l’ETCAF, des liens vers des services de soutien en salle de classe et des renseignements pour les parents.
  • Ce site américain du National Center on Birth Defects and Developmental Disabilities donne un aperçu des projets de recherches en cours visant à découvrir, à élaborer et à évaluer des stratégies d’intervention, et notamment des stratégies pédagogiques, utilisables avec les enfants ayant un ETCAF.

 

Créer un milieu sain pour l’apprentissage

L’école élémentaire David Livingstone à Winnipeg, au Manitoba, dispose d’un programme pour les élèves ayant un ETCAF. Dorothy Schwab, ergothérapeute travaillant à l’école, offre des moyens d’adapter les salles de classe à leur intention, moyens applicables également au cadre familial.

Un milieu dénué de stimulations : un des premiers changements qui s’imposait a été le changement de décor des classes, encombrées sur le plan visuel. « Nous avons enlevé tout ce qu’il y avait aux murs, raconte Dorothy Schwab. Nous appelons cela un milieu stérile haute technologie. Le degré de stimulation est très faible. »

Le “terrier du lapin” :  il s’agit d’un endroit tranquille, apaisant, aménagé dans la classe en recouvrant une table d’une couverture. Les élèves peuvent y aller quand ils se sentent dépassés.

Des aides pour écouter : on encourage les élèves à garder à la main une balle de mousse ou un crayon qu'ils peuvent manipuler pour rester l’esprit en éveil. « Si vous interdisez à certains de ces enfants de bouger, ils entrent souvent dans un état d’absence », explique Dorothy Schwab.

Un renforcement de la confiance : « Ces enfants adorent aider, dit-elle. Cela leur redonne confiance en eux. » Les tâches concrètes sont donc distribuées une à une, comme par exemple, effacer le tableau ou aide avec le courrier.

Mais que conseiller aux enseignants des classes régulières ? « Nous leur disons souvent : "Au lieu de redoubler vos efforts, essayez d’autres façons de faire", dit Dorothy Schwab. Si quelque chose ne va pas,l'enfant vous le fera savoir par son attitude. »