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Une enquête révolutionnaire permet aux travailleurs du traitement de la toxicomanie de faire un pas en avant

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Actualités

Par Helen Buttery

Été 2005, Vol 8, n°4

 

Une étude novatrice sur les travailleurs du traitement de la toxicomanie au Canada a mis en lumière ce secteur délaissé des soins de santé et a permis de réaliser un travail préparatoire pour amélioré les services proposés aux Canadiennes et aux Canadiens ayant des problèmes de toxicomanie. Menée par le Centre canadien de lutte contre l'alcoolisme et les toxicomanies d’Ottawa (CCLAT), il s’agit de la première enquête de ce type jamais réalisée. « Tout ce temps qu’il a fallu pour réaliser une enquête si importante prouve que nous n’accordons pas le sérieux voulu aux travailleurs du traitement de la toxicomanie », indique Jeff Wilbee, directeur de la Fédération canadienne d'agrément des conseillers en toxicomanie, à Kitchener, en Ontario.

Toutefois, le renouvellement de la Stratégie canadienne antidrogue, dans laquelle le gouvernement fédéral a injecté 245 millions de dollars sur cinq ans (à compter de 2003) pour réduire les préjudices associés à la consommation et à l’abus de drogues, a suscité une nouvelle attention au secteur de la toxicomanie et la création de nouvelles ressources.

Auparavant, la toxicomanie était perçue comme un problème moral relevant du système judiciaire. Cependant, l’attitude de la société à son égard a changé et des problèmes graves comme la propagation du VIH par la consommation de drogues injectables sont apparus. La consommation de drogues n’était donc plus considérée comme un problème judiciaire mais bien comme un problème de santé. « La toxicomanie étant de plus en plus largement reconnue comme un problème de santé, il nous faut davantage de professionnels pour gérer les traitements. Les problèmes de toxicomanie commencent à peine à être reconnus », indique le DDavid Marsh, médecin responsable du traitement médical de la toxicomanie au Vancouver Coastal Health and Providence Health Care (Colombie-Britannique).

Les professionnels du traitement de la toxicomanie ont réagi avec enthousiasme à la nouvelle attention dont ils font l’objet : près de la moitié des 2 720 questionnaires envoyés au personnel de 281 organismes de traitement de la toxicomanie du pays ont été remplis ; 60 pour cent des directeurs et des chefs de service y ont répondu. Selon le co-auteur de cette étude, Greg Graves, aussi coordonnateur de la formation et du perfectionnement de la main-d’œuvre auprès du CCLAT, « les membres du personnel sont vraiment enthousiastes. Ils se sentent très concernés par la professionnalisation du secteur et par l'amélioration de ses méthodes de travail ».

Les résultats de l’enquête ont permis de dégager dix recommandations, réparties en trois domaines essentiels : leadership et stratégies de soutien, formation et éducation, recherche (voir l’encadré). La volonté de professionnaliser la main-d’œuvre apparaît dans plusieurs recommandations ; par exemple, la création d’une désignation professionnelle pour les intervenants en toxicomanie leur permettrait d’être représentés par une association professionnelle, similaire à celles des autres travailleurs de la santé comme les conseillers en santé mentale, les infirmières et les médecins. Selon Greg Graves, « la main-d’œuvre souhaite vraiment mettre en place un réseau professionnel ou un moyen de se faire représenter. Lorsqu’ils se comparent aux autres fournisseurs de soins de santé primaires, les professionnels du domaine de la toxicomanie constatent qu’ils ont le même genre de diplômes sans toutefois bénéficier du même degré de reconnaissance. »

Cette professionnalisation exige un remaniement et une évolution du système, avec comme point de départ la création d’un réseau canadien de traitement, la définition de normes d’éducation nationales ainsi que de qualifications et de normes canadiennes pour les intervenants en toxicomanie. Selon Greg Graves, « les normes et les compétences étaient les éléments le plus souvent cités – la nécessité de développer les connaissances et les aptitudes qui faciliteraient la prestation efficace de services dans ce domaine ».

La confusion entourant les certificats illustre cette nécessité. De nombreux répondants à l’enquête ne faisaient pas la distinction entre le fait de détenir un certificat délivré par une université ou un collège et le fait d’être conseiller en toxicomanie certifié ou agréé. Bien que le niveau d’études général des travailleurs qui traitent les abus de drogues soit très élevé et que nombre d’entre eux soient agréés par un autre organisme professionnel (par exemple de soins infirmiers ou de travail social), moins de trois pour cent des répondants étaient conseillers en toxicomanie agréés par un organisme d’agrément reconnu dans le domaine des toxicomanies tel que leCanadian Addiction Counsellers Certification Board ou l’Association canadienne de counseling. Pour Greg Graves, ce phénomène souligne la nécessité d’une désignation professionnelle pour les intervenants en toxicomanie qui se fonderait sur des compétences et des normes nationales.

Jeff Wilbee confirme : « C’est le moment idéal pour le secteur de la toxicomanie de prendre son envol. ». Néanmoins, il craint que sans investissement adéquat dans le système général, la définition de normes d'éducation n’aiderait ni le recrutement ni la fidélisation des intervenants en toxicomanie. Selon lui, « le facteur décisif, comme partout ailleurs dans la vie, c’est l’argent. Que sommes-nous prêts à investir ? »

Une découverte paradoxale de l’étude confirme les craintes de Jeff Wilbee à propos de la fidélisation des travailleurs dans la profession : en dépit d’un niveau très élevé de satisfaction (92 pour cent chez les gestionnaires de programme et le personnel de première ligne et 95 pour cent chez les directeurs et responsables d’organismes), 40 pour cent des participants à l’enquête n’ont pas répondu à la question concernant le nombre d’années qu’ils comptaient rester dans le secteur. Parmi ceux qui ont répondu, 39 pour cent ont dit qu’ils prévoyaient partir avant l’âge de 55 ans ; chez les moins de 40 ans, 30 pour cent ont affirmé qu’ils envisageaient quitter le secteur dans les cinq prochaines années. L’enquête laisse paraître une inquiétude générale sur le manque de ressources financières et de possibilités de perfectionnement professionnel.

Selon le Dr David Marsh qui est également président de la Société médicale canadienne sur l’addiction, « pendant de nombreuses années, le niveau de financement dans le secteur du traitement de la toxicomanie ne suivait pas l’inflation, ce qui prouve que nos intervenants sont très dévoués et qu’ils aiment leur travail, mais qu’ils sont malheureusement sous-payés. Les organismes ont tendance à effectuer des compressions budgétaires qui ne sont pas directement liées aux services. Par conséquent, des fonds affectés à l’éducation du personnel, aux déplacements des professionnels pour assister aux conférences, etc., ont été supprimés de nombreux budgets, et ce type de compressions mine le moral du personnel et sa fidélisation. » Comme on peut s’y attendre, beaucoup de ces éléments mis de côté se retrouvent dans les 10 recommandations de l’enquête, y compris les initiatives de perfectionnement du personnel et l'enrichissement du Symposium estival national sur les toxicomanies, organisé par le CCLAT, une série d'évènements pour le perfectionnement professionnel des intervenants en toxicomanie.

La nécessité d’élaborer et de mettre en place des pratiques exemplaires pour améliorer la prestation de services est également un élément récurrent des recommandations. Comme l’a révélé l’enquête, le problème est que, bien que de nombreux professionnels du secteur soient éclairés par les rapports de Santé Canada sur les pratiques exemplaires, ils ne sont pas en mesure d’intégrer ces connaissances dans un modèle de prestation de services. Actuellement, les pratiques exemplaires sont appliquées au compte gouttes, sans transfert ni partage des connaissances entre organismes ; de nombreux répondants ignorent même l’existence des documents sur ces pratiques.

Selon Greg Graves : « L’ironie est que beaucoup de ces pratiques exemplaires sont appliquées au domaine. Nous devons prendre ce qui fonctionne, trouver des moyens pragmatiques d’établir un lien avec le secteur et aider à mettre en place des services dont l’efficacité a été démontrée. Un bulletin électronique ou papier pourrait avoir un effet considérable sur le partage des connaissances. » Les répondants interrogés sur 14 initiatives favorisant la prestation de services se sont prononcés en faveur de programmes qui visent à encourager les pratiques exemplaires, comme la création d’un site Internet canadien, de bulletins électroniques et papiers et d’une association professionnelle.

De dire Greg Graves : « Nous devons renforcer les connaissances dans le domaine des pratiques exemplaires et améliorer le transfert des connaissances dans le secteur. Il y a de nombreuses preuves dans cette enquête qui laissent penser que les professionnels souhaitent ardemment élaborer et mettre en place des services respectant des normes empiriques. »

Bien que le DDavid Marsh estime que cette enquête constitue un effort significatif, il aurait souhaité qu'elle englobe plus complètement le milieu de la toxicomanie : « L’enquête s’est intéressée aux organismes de traitement de la toxicomanie, mais pas du tout aux endroits du système de soins de santé où les personnes ayant un problème de toxicomanie reçoivent leur traitement. Par exemple, au Canada, le traitement à la méthadone est surtout fourni dans les cabinets de médecins et les pharmacies mais aucune de ces structures n’a été comprise dans l’enquête. Nous devons avoir une vision plus complète de la manière dont le système de soins de santé s’occupe des personnes ayant un problème de toxicomanie ».

L’enquête a permis au secteur de faire un grand pas en avant. Des représentants d’intervenants en toxicomanie du Canada se sont rassemblés à Ottawa ce printemps dans le cadre d’un atelier de deux jours sur le perfectionnement professionnel, organisé par le CCLAT. La réunion s’est intéressée aux sujets repris dans l’enquête, et particulièrement à la professionnalisation du personnel au niveau de la définition de normes et de compétences ainsi que de l’éducation et de la formation. Greg Graves souhaite que cette enquête ne soit qu’un premier pas vers l’amélioration de la prestation de services aux Canadiens et aux Canadiennes ayant un problème de toxicomanie.

 

Cette professionnalisation exige un remaniement et une évolution du système, avec comme point de départ la création d’un réseau canadien de traitement, la définition de normes d’éducation nationales ainsi que de qualifications et de normes canadiennes pour les intervenants en toxicomanie.

 

« Lorsqu’ils se comparent aux autres fournisseurs de soins de santé primaires, les professionnels du domaine de la toxicomanie constatent qu’ils ont le même genre de diplômes sans toutefois bénéficier du même degré de reconnaissance. »

 

 

10 recommandations pour optimiser le personnel de traitement de la toxicomanie au Canada

 

Leadership et stratégies de soutien

  1. Soutenir la formation d’un réseau canadien de traitement regroupant les fournisseurs de services de traitement des toxicomanies de première ligne, lequel, entre autres, favorisera et appuiera le perfectionnement de la main-d’œuvre de ce domaine.

  2. Jouer un rôle de premier plan dans la conception et la tenue à jour d’un site Internet interactif mettant en valeur les pratiques exemplaires, favorisant et appuyant la formation continue et faisant la promotion d’un contenu tant canadien qu’international.

  3. Tenir une conférence nationale sur le traitement des toxicomanies comprenant des présentations et des ateliers sur le perfectionnement de la main-d’œuvre.

  4. Promouvoir un vaste éventail d’activités de perfectionnement de la main-d’œuvre, notamment des activités peu coûteuses (p. ex., le cyberapprentissage), qui répondent aux besoins changeants des organismes de traitement.

  5. Continuer d’offrir et d’enrichir la série des symposiums estivaux nationaux, mais organiser de telles réunions tout au long de l’année et dans différentes provinces.

  6. Favoriser l’élaboration, pour la main-d’œuvre du domaine, de qualifications et de normes canadiennes pouvant être adaptées aux besoins des compétences provinciales.

 

Formation et éducation

  1. Élaborer des programmes d’éducation et de formation s’adaptant aux besoins de la main-d’œuvre canadienne du domaine des toxicomanies et favorisant les pratiques exemplaires dans toutes les compétences de base, notamment la tenue des dossiers, l’éthique professionnelle, le filtrage et l'évaluation, les modèles conceptuels des toxicomanies, le counseling individuel et de groupe ainsi que la planification et l’évaluation du traitement.

  2. Procéder au suivi et à l’évaluation des programmes d’enseignement et des services de formation professionnelle.

 

Recherche

  1. Continuer de faire des recherches sur les besoins qu’ont les fournisseurs de services de perfectionner la main d’œuvre affectée au traitement des toxicomanies et de travailler à la sensibilisation à cette question, notamment en analysant plus en profondeur les données tirées de la présente enquête et d'études futures.

  2. Poursuivre les travaux de recherche sur les pratiques exemplaires dans le domaine de l’alcool et des drogues.

Les résultats de l’enquête sont publiés dans le rapport « Optimisation de la main-d’œuvre affectée au traitement des toxicomanies au Canada » disponible sur le site Internet du Centre canadien de lutte contre l'alcoolisme et les toxicomanies. Rendez-vous à l’adresse www.ccsa.ca et cliquez sur la rubrique « Formation et perfectionnement de la main d’œuvre ».