www.camh.netwww.reseaufranco.com

Réseau francophone de soutien professionnel

accueil | English |
taille du texte
+
| carte du site

Des corps en santé et une bonne santé mentale

the front cover of a crosscurrents magazine- the main image is a vase with bold coloured flowers

L’activité physique…un remède contre la maladie mentale ?

Par Cindy McGlynn

Printemps 2004, Vol 7 nº3

 

Pour Steve McNall et d’autres membres de son groupe de hockey, le mardi soir est la meilleure soirée de la semaine. C’est à ce moment là que quelque dix-huit joueurs, en majorité des hommes, se réunissent à leur patinoire de Owen Sound, Ontario, pour un match de hockey improvisé. Ils font de l’exercice, perfectionnent leur technique et après la partie, ils sortent parfois souper ensemble. Depuis neuf ans qu’il s'entraîne, Steve McNall a perfectionné son jeu à un tel point qu’il joue dans une ligue masculine et qu’il a un emploi de superviseur pour les parties du mardi soir et d’autres activités récréatives. Ces parties de hockey ressemblent à des milliers d’autres à travers le Canada… à la seule différence que chaque joueur a une grave maladie mentale.

Steve McNall était lui-même un athlète accompli au secondaire, peu de temps avant qu’on diagnostique sa schizophrénie. Depuis cette époque, au cours de ses vingt années de lutte contre la maladie, il a connu l'itinérance et des problèmes de consommation d’alcool et d’autres drogues. Aujourd’hui, avec ses médicaments, Steve McNall va bien. Il est marié et il travaille à temps partiel comme coordonnateur de loisirs.

Il dit que son rétablissement est dû en grande partie à sa formation d’athlète et à ses parties de hockey hebdomadaires. « Mes symptômes ont diminué et j’attribue mon bien-être à l’entraînement et au travail d'équipe », de dire Steve McNall. « Le hockey en équipe a été si bénéfique qu’il m’a aidé à me rétablir au point où j’ai même pu occuper cet emploi. »

Des récits comme celui de Steve McNall sont encourageants, mais trop peu fréquents. L’exercice est sain pour tout le monde, mais pour les personnes qui ont une grave maladie mentale, d’après ce que révèlent les études, l’activité physique pourrait largement contribuer au rétablissement. En plus des bienfaits cardiovasculaires dont a désespérément besoin une population minée par une mauvaise santé et un taux élevé de morbidité, l’exercice augmente l’estime de soi, aide au développement des aptitudes sociales et réduit l’isolement. Sans compter que l’exercice n’a aucun effet secondaire indésirable lorsqu’on le pratique comme il se doit.

Selon une étude de 1999 publiée dans le Psychiatric Rehabilitation Journal, on a enregistré une diminution de la dépression, une augmentation de l’estime personnelle et de la conscience de soi et plus de facilité à s'acquitter des activités de la vie quotidienne chez les participants atteints d’un trouble affectif bipolaire, d'une dépression, d’une schizophrénie ou d’un trouble de la personnalité limite, qui ont fait de l’exercice trois jours par semaine sur une période de 15 à 20 semaines.

L’exercice pourrait même diminuer les symptômes psychotiques tels que les hallucinations auditives. Dans le cadre d’une étude publiée en 1999 dans le Journal of Sport and Exercise Psychology, les clients atteints de schizophrénie ont signalé entendre moins de voix les jours où ils participaient à un programme d’exercice volontaire. Les participants ont également affirmé qu’ils dormaient mieux et se sentaient mieux, mentalement et physiquement. Les bienfaits semblaient persister pendant un maximum de trois heures après chaque séance d’exercices.

Malgré ces conclusions positives, peu de démarches sont en cours pour promouvoir l’activité physique chez les personnes ayant un problème de santé mentale. « Des programmes d’exercices de ce genre offrent d'énormes avantages », de dire Mike Schwan, travailleur social et gestionnaire de cas à Owen Sound. Il est bien placé pour le savoir, car c’est lui qui s’occupe de la ligue de hockey récréative hebdomadaire de Steve McNall et de ses coéquipiers et qui s’en est occupé durant la plus grande partie de ses 14 années d'existence. Tous sont les bienvenus à ces parties, peu importe leur niveau d’aptitude.

« Les joueurs disent toujours qu’ils ont un regain d’énergie après la partie », affirme Mike Schwan. « Les bienfaits physiques les aident à lutter contre les symptômes de la maladie comme le manque de motivation ou d’énergie. L’autre aspect, c’est le travail d’équipe…passer la rondelle à ses coéquipiers, préparer le jeu pour marquer un but ou encore, marquer soi-même un but… cela donne aux joueurs le sentiment de participer à quelque chose de bien plus grand qu’eux. Les joueurs éprouvent aussi un sentiment de normalité. Le hockey est le sport national canadien et les gens ont l’impression de participer à quelque chose qu’on apprécie au Canada. »

C’est comme volontaire que Mike Schwan a commencé à faciliter les parties. Il y allait après le travail. Son employeur a su reconnaître la valeur de ces parties, et la facilitation des parties du mardi soir fait maintenant partie du descriptif de poste de Mike Schwan.

Or, cette reconnaissance de la valeur de l’activité physique ne se rencontre pas partout. Guy Faulkner, professeur adjoint à la faculté d’éducation et de santé physique de l’Université de Toronto, dit qu’il reste bien des obstacles à franchir avant de pouvoir prescrire l’exercice comme traitement de routine. Les obstacles systémiques et attitudinaux persistent parmi les médecins où l’effort reste axé sur le traitement de la maladie plutôt que sur la promotion du mieux-être. Comme la dose d’exercice à prescrire n’est pas définie et que la façon dont l’exercice agit pour apaiser les symptômes psychiatriques et améliorer le bien-être reste nébuleuse, les médecins hésitent à envisager l’exercice comme un traitement viable.

Selon Dori Hutchinson, directrice du centre de réadaptation psychiatrique de l’Université Boston, « ce sont des questions très importantes et il reste à les étudier. Mais d’une certaine façon, c’est la même chose que pour l’ensemble de la population. Nous pensons à l’exercice pour les personnes ayant une maladie mentale comme si c’était différent. Les personnes qui n’ont pas de maladie mentale en retirent des bienfaits sur le plan physiologique et mental ; c’est la même chose pour les autres. »

Selon Paul Martin-Demers, thérapeute en loisirs, qui reçoit jusqu’à 200 clients par semaine au Centre de toxicomanie et de santé mentalede Toronto, la réponse quant à combien d’activité physique prescrire repose sur l’évaluation individuelle. Selon lui, la première chose à comprendre, ce sont les besoins du client. « Si une personne gravement atteinte d’une maladie mentale m’approche et me dit, « Tout ce que je veux, c’est jouer au basket-ball », je dois garder à l’esprit l’idée qu’elle n’a peut-être pas joué au basket depuis 20 ans. Elle prend des médicaments, ce qui pourrait expliquer sa prise de poids. »

Les clients de Paul Martin-Demers se soumettent à une série d’évaluations avant d’entreprendre un programme d’exercice. On examine leurs médicaments pour voir s’il n’y a pas de contre-indications et on leur fait passer un ÉCG pour évaluer leur santé cardiaque.

Le centre de réadaptation psychiatrique de l’Université Boston adopte la même approche. « Nous avons appris qu’il faut offrir une vaste gamme d’options de santé, car les gens ne sont pas tous au même point de vouloir changer leur mode vie », de dire Dori Hutchinson. « Cela pourrait se résumer à suivre un cours pour apprendre des habitudes de vie saines. Nous offrons aussi des cours de tai-chiet de yoga. Il ne faut pas oublier que ce n’est pas tout le monde qui peut s’élancer sur un tapis roulant pour courir 20 minutes. »

Certains praticiens ne savent pas trop comment motiver leurs clients qui ont peu d’estime de soi, ont pris beaucoup de poids et manquent d’énergie du fait des effets secondaires de leur médicaments ou de la maladie elle-même. Mais ce n’est peut-être pas très différent du fait d’encourager n’importe qui d’autre à faire de l’exercice. « Comme tout le monde, les patients n’ont pas beaucoup de temps ou se sentent dépassés par des objectifs inaccessibles, comme de perdre une quantité de poids considérable », commente Paul Martin-Demers.

Il adopte une approche à trois volets pour motiver ses patients : le choix de l’objectif, un programme d'exercice progressif et, surtout, un soutien individuel. Par exemple, il encouragera l’objectif de marcher plusieurs fois par semaine plutôt que celui de perdre 14 kilos. Les sessions avancent progressivement, en commençant en douceur et en s’intensifiant à mesure que la personne prend des forces et acquiert de l'endurance. Paul Martin-Demers accompagne littéralement son client tout au long du parcours. « Je prescris l’activité au client et j’y participe avec lui. Chaque fois qu’il court, je suis à ses côtés », dit-il.

Dori Hutchinson convient que le soutien individuel est essentiel. À son avis, « En offrant un soutien individuel, les résultats sont beaucoup plus concluants. Il peut s’agir tout simplement d’appeler une personne pour l’encourager à venir au cours d’exercice, ou de faire de l’exercice avec elle ou encore de consigner ses progrès au fil des jours, pour qu’elle puisse les apprécier ».

Les résultats observés par Paul Martin-Demers sont remarquables. Une femme qui n’avait jamais couru a réussi à terminer une course de 10 kilomètres quatre mois plus tard. « Nous avons travaillé progressivement, en commençant par un programme de marche de 30 minutes, suivi d’un programme de course et de marche, puis d’un programme de course. Avant même de nous en apercevoir, elle courait le 10 kilomètres. »

Pour les personnes ayant une maladie mentale, leur corps devient souvent leur ennemi. Elles doivent le contrôler, le médicamenter et lutter contre lui. L’un des plus grands avantages de l’exercice pourrait être celui de redécouvrir son corps comme une source de force, plutôt qu’une source de maladie et de douleur. « Nous disons à nos clients qu’ils ont un corps digne de haute estime », dit Dori Hutchinson. Et elle ajoute : « Nous encourageons les gens à réaliser des changements dans leur vie. Et nous passons beaucoup de temps à leur dire qu’ils ont le droit de vivre dans un corps en santé, comme tout le monde. »

Pour de plus amples renseignements sur le groupe de hockey de Owen Sound, communiquez avec Mike Schwan de Community Connections, au (519) 371-2390.

 

L’exercice pourrait atténuer la dépression et l’anxiété

Les bienfaits les mieux documentés de l’exercice en ce qui concerne la santé mentale ont été observés dans le traitement de la dépression. Effectivement, des chercheurs de l’Université Duke ont trouvé que l'exercice agissait mieux que les médicaments dans le traitement des personnes atteintes de dépression.

Dans une étude publiée en 1999 dans les Archives of Internal Medicine, James Blumenthal et ses collègues ont travaillé avec 156 personnes âgées atteintes de dépression grave, réparties en trois groupes : l’un suivait un programme d’exercices ; un autre suivait à la fois un programme d’exercice et un traitement à l'antidépresseur Zoloft ; et un troisième groupe ne prenait que l’antidépresseur. Les participants qui se cantonnaient aux exercices ont montré une amélioration plus marquée que ceux des deux autres groupes, ce qui a amené James Blumenthal à conclure qu’un programme d’exercices modéré est un traitement efficace pour le patient atteint d’une grave dépression.

Une étude de suivi a révélé que les personnes qui suivaient un programme d’exercice sans médication risquaient moins de rechuter que celles qui suivaient un programme d’exercice tout en prenant du Zoloft.

L’exercice semble aussi diminuer l’anxiété. Une analyse réalisée en 1994 sur des études menées de 1960 à 1991 et présentée par Daniel Landers et Steven Petruzzello à la deuxième conférence internationale sur l'activité physique, la condition physique et la santé, a révélé que, dans 81 pour cent des cas, les études concluaient que l’activité physique et la condition physique étaient associées à une réduction de l’anxiété après l’exercice.

 

Les obstacles à l’exercice et comment les surmonter

La recherche qui évalue les avantages de l’activité physique dans le traitement de la maladie mentale est considérable et prometteuse. Mais il reste à surmonter de nombreux obstacles systémiques et personnels avant que les intervenant puissent considérer l’exercice comme traitement de routine pour la santé mentale. « La source du problème, dit Dori Hutchinson, du centre de réadaptation psychiatrique de l'Université Boston, pourrait être le fossé qui sépare le traitement de la santé physique et de la santé mentale. « Ce que nous avons fait, dans notre secteur, c’est de nous efforcer tant à soigner la maladie que, sans le vouloir, nous avons séparé le corps et l’esprit. Nous n’envisageons pas le mieux-être selon une approche holistique. Il est certain que, tel qu’il est pratiqué dans le domaine de la santé mentale, le traitement ne vise pas le mieux-être ; il cible la maladie. »

Guy Faulkner, de la faculté d’éducation et de santé physique de l’Université de Toronto, dit que les médecins qui veulent prescrire l’exercice se butent à un manque systémique de ressources et de professionnels qualifiés. « L’infrastructure n’existe pas », dit-il, ajoutant : « Le clinicien n’est pas en mesure de dire : ‘Je vais référer ce client à tel ou tel établissement’ avec la certitude que la personne qui le dirige possède les qualifications et l’expertise pour travailler avec des personnes ayant un problème de santé mentale. »

Guy Faulkner et Dori Hutchinson s’entendent pour dire que les personnes atteintes d’une maladie mentale sont souvent instables sur le plan financier et, qu’en l’absence d’un établissement subventionné, il est peu probable qu’elles auront les moyens de s’abonner dans un gymnase ou tout autre centre sportif.

Il est aussi très difficile d’identifier précisément la raison pour laquelle l’exercice contribue à apaiser les symptômes de la maladie mentale. De ce fait, les praticiens à l’affût de preuves scientifiques tendent à laisser de côté l’exercice au profit de traitements plus facilement quantifiables. « Autrement dit, l’exercice est peut-être trop simple », de dire Guy Faulkner. « Est-ce même un traitement de la maladie mentale ? Il est impossible d’en définir la dose et je doute qu’un jour on y parvienne. Nous ne connaissons pas la raison de son action. Mais pensez aux antipsychotiques : nous ne connaissons pas non plus la raison de leur action et pourtant, ils sont couramment prescrits. Nous avons besoin d’études plus poussées et d’un changement d’attitude », conclut-il.

Dans une étude dirigée en 2001 par Guy Faulkner et publiée dans le Journal of Sports Sciences, les auteurs soulignentla nécessité de recherches plus poussées pour surmonter ces barrières particulières et systémiques. Ils écrivent : « Jusqu’à ce qu’il soit plus facile pour les professionnels de la santé mentale d'avoir accès à des programmes pour leurs clients, l’utilisation de l’exercice comme moyen thérapeutique restera le fait d’un heureux hasard. »

 

Santé sans frontières

Depuis 1983, le programme Boundless Adventures de Toronto mise sur l’exercice et l’aventure de pleine nature pour développer les talents personnels et les aptitudes sociales de personnes ayant une maladie mentale, un traumatisme crânien, des troubles du développement ou d’autres besoins spéciaux. En association avec des organismes communautaires ontariens, le programme vise à prévenir le crime, à promouvoir des solutions de rechange à la consommation d’alcool et d’autres drogues et à resserrer les liens familiaux et communautaires ravagés par la pauvreté, la violence et la maladie mentale.

Ces activités ont surtout lieu dans un camp de pleine nature de la vallée de l’Outaouais et comprennent notamment la descente en eau vive, l’escalade, les parcours à câbles, des défis écologiques et des ateliers de promotion du travail d’équipe. Les frais sont subventionnés par le ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario pour des groupes de douze personnes au maximum, recommandées par des organismes reconnus de santé mentale et de soins de longue durée. Les participants disent qu’ils quittent le camp avec un regain d’estime de soi, d’espoir et d’optimisme. « J’ai soudainement repris confiance en moi », écrit un participant, cité dans le rapport annuel de l’organisation. « J’ai commencé à me sentir capable de faire des choses dont je n’avais pu que rêver. »