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Conduire ‘en planant’

the front cover of a crosscurrents magazine- the main image is a vase with bold coloured flowers

Des campagnes de sensibilisation visent un problème émergeant chez les jeunes

Par Astrid Van Den Broek

Printemps 2004, Vol 7 nº3

 

Les signes d’ébriété chez un conducteur sont très clairs : des relents d’alcool flottent dans la voiture et l'éthylomètre indique que le conducteur a dépassé le maximum autorisé par la loi. Mais lorsqu’il s’agit de déterminer si un conducteur a fumé de la marijuana, la tâche est plus difficile, car il n’existe pas de dispositif pour sa détection et la limite légale de consommation de cannabis n’est pas définie quant à ses effets sur les facultés de conduire.

En fait, la conduite sous l’influence de la marijuana semble en être aujourd’hui au même point qu’en était le phénomène de l’alcool au volant il y a vingt ans, avec des lois obscures pour contrôler ces délits et une certaine inconscience du public.

Pourtant, les statistiques indiquent que le nombre de jeunes conduisant sous l’emprise de la marijuana pourrait être à la hausse. Le Sondage sur l’usage de drogues parmi les élèves de l’Ontario (SCDEO), publié tous les deux ans par le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) à Toronto, a inclus la question du cannabis au volant chez les élèves pour la première fois en 2001. Il a révélé que ceux d’entre eux qui conduisaient après avoir fumé du cannabis étaient plus nombreux, environ 20 pour cent de plus, que ceux qui avaient bu de l’alcool. La Fondation de recherches sur les blessures de la route au Canada (TIRF), basée à Ottawa, a révélé que 1,5 pour cent des conducteurs participant au sondage Road Safety Monitor de 2002 avaient pris le volant dans les deux heures suivant leur usage de cannabis. Le sondage a aussi révélé que les jeunes hommes étaient plus susceptibles de conduire après avoir pris de la marijuana ou d'autres drogues illégales. Le tiers de ceux qui prenaient le volant après avoir fumé de la marijuana conduisaient aussi après avoir bu de l’alcool.

Le problème n’est pas particulier au Canada. Monitoring the Future Study, une étude permanente de la toxicomanie chez les élèves américains du secondaire, a révélé que 15 pour cent des adolescents déclarent avoir conduit après avoir pris du cannabis.

Certains experts signalent que les adolescents surtout sont de nos jours plus réceptifs que jamais à l’usage de la marijuana et croient qu’elle n’affaiblit pas les facultés d’un conducteur. Beaucoup de jeunes ont l'impression que même s’ils conduisent après avoir fait usage de cannabis, ils sont capables de compenser les effets de cette drogue ou de faire attention, et croient qu’ainsi, ils sont des conducteurs prudents.

Or, récemment encore, il n’y avait pas que les jeunes à ne pas voir le danger du cannabis au volant. « Selon les meilleures connaissances scientifiques disponibles à la fin des années 1990, on pensait que le cannabis n’avait pas d’effet sur le risque de collision », de dire Dr Robert Mann, chercheur principal à CAMH. Il ajoute : « Nous tentons depuis longtemps de déterminer la quantité précise de cannabis affectant la conduite. Mais nous avons maintenant suffisamment d’information pour savoir qu’elle affaiblit les facultés d’un conducteur et augmente le risque de collision. » Dr Mann fait remarquer que le cannabis affaiblit certaines facultés essentielles au volant comme le temps de réaction, l’attention et ce qu’on appelle les ‘automatismes de la poursuite’.

Fait notable, certains messages récents sur la marijuana pourraient avoir induits les jeunes Canadiens et Canadiennes à penser que fumer de la marijuana n’est pas dangereux. « Certains jeunes croient que le risque de se faire poursuivre en justice pour avoir fumé de la marijuana est insignifiant. La crainte de se faire alors prendre par la police n’est pas aussi forte que pour l’alcool », affirme Elinor Wilson, chef de la direction de l’Association canadienne de santé publique (ACSP) établie à Ottawa. « Nous parlons ici de la décriminalisation. Si vous vous faites prendre avec un peu de marijuana, mais pas assez pour vous faire passer pour un trafiquant, vous n’aurez pas de casier judiciaire. Les jeunes sont très perplexes à ce sujet. »

Les efforts actuels pour dissiper le mythe qui entoure la marijuana au volant s’appuient surtout sur les campagnes d’information du public (sensiblement similaires à ce qui a été fait pour l’alcool à la fin des années 1980). Grâce à l’aide financière de la Stratégie canadienne antidrogue, deux organismes, l'Association canadienne de santé publique et Les mères contre l’alcool au volant (MADD), s’attaquent à la question. Ils ont récemment lancé trois campagnes d’intérêt public ciblant les jeunes hommes, principaux consommateurs de marijuana. « Nous employons l’humour pour leur faire comprendre que lorsqu’ils ‘planent’, ils ne devraient pas conduire », déclare Andrew Murie, chef de la direction de MADD, organisme basé à Oakville, en Ontario. « On joue sur les images classiques des fumeurs de marijuana. » Dans l’une des annonces, un adolescent qui vient de fumer de la marijuana, se dirige vers sa voiture. Son papier à cigarettes se met à parler, lui disant qu’il est trop ‘parti’ et qu’il ne devrait pas conduire.

Andrew Murie dit que MADD a longuement débattu la question, à savoir s’il valait mieux promouvoir un message qui présumait l’usage de cannabis ou promouvoir l’abstinence complète. Il ajoute : « Nous avons longuement étudié ce groupe d’usagers et en avons conclu qu’un message d’abstinence, du genre ‘Ne fumez pas de cannabis’ ne marcherait pas. »

MADD a aussi inclus son message sur le cannabis et la conduite à sa tournée de présentations multimédia, où chaque année, près de 800 000 élèves du secondaire visionnent une présentation sur écran géant sur l'alcool et d’autres drogues au volant. Pour l’instant, le cannabis reste au deuxième rang de l’objectif de MADD. « Nous continuons notre sensibilisation aux effets de l’alcool et des drogues dans une proportion de 80/20 pour cent respectivement, » de dire Andrew Murie. « Mais les jeunes n’entrent pas dans des catégories aussi parfaitement délimitées, les uns ne consommant que de l’alcool et les autres, que de la drogue. Il y a beaucoup de chevauchements entre les deux. »

Entre temps, l’ACSP a également lancé une campagne de sensibilisation indépendante. Ses affiches dans les écoles et les centres de toxicomanie montrent deux pilotes aux commandes d’un avion (voir l'illustration), qui fument de la marijuana, avec, en sous-titre, la question : "Si ça n’a pas de bon sens ici, pourquoi le faire quand tu conduis une voiture ?" « Grâce à l’image visuelle et à la documentation alimentant le débat, la campagne a retenu l’attention du public », de dire Elinor Wilson.

Mais la sensibilisation n’est pas la seule stratégie. L’an dernier, des chercheurs de l’Université Dalhousie à Halifax, en Nouvelle-Écosse, ont cherché à savoir si l’adoption d’une méthode de réduction des méfaits attribuables à l’usage de drogues pouvait être efficace. L’étude, à laquelle participaient des élèves du secondaire de premier cycle et de deuxième cycle fréquentant quatre écoles des Maritimes, comprenait des entretiens personnels avec les jeunes et des initiatives d’élèves. Fait méritant l’attention, l’âge et la maturité ont joué un rôle dans la réceptivité des jeunes au message sur la réduction des méfaits. « Les élèves de deuxième cycle ont compris rapidement qu’on pouvait choisir de s’abstenir des drogues, et que si on choisissait d’en faire usage, celui-ci pouvait se faire de plusieurs façons, avec réduction du risque qui lui est associé », de dire Dre Christiane Poulin, professeure et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur la santé des populations et la toxicomanie, au département de santé communautaire et d’épidémiologie de l’Université Dalhousie. « Nous avons trouvé que la réduction des méfaits était acceptable et efficace comme méthode d’approche pour les élèves du secondaire de deuxième cycle », dit-elle. « Quant à ceux du premier cycle, ils comprenaient mal ce principe de réduction des méfaits, l’interprétant comme une permission de conduire sous l’emprise des drogues. Ils manquaient tout simplement de maturité ou avaient encore bien du chemin à faire émotionnellement ou intellectuellement pour faire la part des choses. Pour eux, l’abstinence était la seule solution réelle à la réduction des méfaits. »

Au bout du compte, Dre Poulin est d’avis qu’une approche pratique est efficace. « Nous continuons à dire que les adolescents ne pensent pas à l’avenir… eh bien, c’est faux! Il peut s’agir d’un avenir très proche, du genre "qui va coucher avec moi ce soir ?" ou d’un avenir plus distant, du genre "comment vais-je réussir à entrer dans cette université ?", mais ils devisent des approches très sophistiquées », ajoute-t-elle.

Après ces premières étapes pour résoudre la question de l’usage du cannabis au volant, que reste-t-il à faire ? Robert Mann fait remarquer que la recherche est essentielle pour découvrir comment, précisément, la marijuana agit pour affaiblir les facultés d’un conducteur et à partir de quelle quantité. L’ACSP prévoit étendre sa campagne au Nord du Canada. Dans le cas de MADD, Andrew Murie définit trois étapes clés à mettre en œuvre : « D’abord, sans l’autorisation et le pouvoir d’exiger un test de dépistage de drogues, les jeunes vont continuer à savoir que les pouvoirs de la police en la matière sont plutôt réduits et pratiquement impossibles à exercer en raison de la loi en vigueur », dit-il. « Deuxièmement, une fois la nouvelle loi ratifiée, il va falloir commencer à former des policiers pour qu’il y ait un nombre suffisant d'experts en dépistage. Et troisièmement, le gouvernement et les organismes doivent prendre cette question très au sérieux. Ce n’est pas quelque chose qui peut se régler une fois pour toutes en y affectant des fonds pendant quelques années. Il nous faut sensibiliser la population bien plus vite que nous l’avons déjà fait pour l’alcool. »

 

Cliquez sur ces liens pour accéder à de plus amples renseignements sur les campagnes mentionnées et sur le cannabis au volant.